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En 1972, Christopher Stone, professeur de droit à l’université de Californie du Sud, écrit un texte devenu culte intitulé Should Trees Have Standing / Et si les arbres pouvaient plaider ?
Notre rapport à la nature, au vivant, doit évoluer et face à l’effondrement de la biodiversité, face à des écosystèmes terrestres largement dégradés, la solution peut résider dans le droit.
Christopher Stone : le juriste qui écoutait les forêts
Le déclic vient d’un affrontement judiciaire visant à bloquer un projet de la Walt Disney Company. La firme veut construire une station de ski dans une vallée californienne, joyau de séquoias. Les arbres, eux, n’ont aucun droit, rien à dire. L’idée de Stone germe : donner voix au silence des forêts.
Stone ne se contente pas de rêver. Il propose un cadre juridique précis. Il parle de tutelle, de représentation en justice, de réparation au nom des entités naturelles. Ce n’est ni utopie, ni poésie : c’est du droit, à l’état pur. Et c’est révolutionnaire.
Une refonte du lien entre nature et loi
Dans son ouvrage, Stone avance des propositions concrètes. Il suggère que des éléments naturels comme les fleuves, les forêts, les montagnes, aient une personnalité juridique. Comme une entreprise ou un État. Cela signifie qu’ils pourraient être représentés par un tuteur. Ce tuteur plaiderait en leur nom, demanderait réparation, défendrait leur intégrité.
Plus encore, Stone renverse l’anthropocentrisme. Il affirme que la nature possède une valeur intrinsèque, indépendante de son utilité pour l’humain. Il réclame une transformation du droit et de l’imaginaire collectif. À ses yeux, nommer le vivant autrement, c’est commencer à le penser autrement. Ce qui relevait de la science-fiction juridique devient alors un projet politique. Une base pour changer notre rapport au vivant.
Descola, Larrère et les autres
Stone n’est pas resté seul. Son travail inspire des penseurs majeurs comme Philippe Descola, qui remet en cause la frontière entre nature et culture. Descola évoque d’autres ontologies, dans lesquelles la nature est un sujet, pas un objet.
Catherine Larrère, philosophe de l’environnement, souligne la portée historique du texte de 1972. Elle a structuré une pensée environnementale centrée sur la protection de la nature, la prévention des risques, la justice écologique et les liens profonds entre écologie et démocratie. Elle a préfacé la réédition de en 2022 au Passager Clandestin.
Aujourd’hui, plusieurs pays prennent le relais. L’Équateur inscrit les droits de la nature dans sa Constitution. La Nouvelle-Zélande accorde une personnalité juridique au fleuve Whanganui. La Bolivie, le Canada sont aussi allés dans ce sens. En France, en Corse, le fleuve Tavignanu bénéficie depuis 2024 d’une déclaration des droits, une première sur le territoire métropolitain. Un premier pas. Ces décisions concrètes prolongent l’intuition de Stone : faire entrer la nature dans la sphère du droit.
Du droit comme levier pour une nouvelle conscience
Stone ne rêve pas d’un paradis écologique figé. Il sait que le droit est une arme. Un outil manié par ceux qui détruisent la planète. Il propose de s’en servir pour la défendre. En donnant à la nature des droits, il impose une nouvelle logique. Polluer une rivière ne serait plus seulement une nuisance. Ce serait une atteinte à un sujet de droit. Il imagine aussi des fonds fiduciaires (un mécanisme juridique où des biens ou des ressources sont gérés par un tiers) pour réparer les dommages causés aux entités naturelles. Et même un droit de l’environnement absolu, qui rend certaines destructions juridiquement irréparables.
Sa proposition n’est pas sans critique. Il est accusé de malthusianisme (théorie développée par l’économiste Thomas Malthus, selon laquelle la croissance de la population tend à dépasser celle des ressources, justifiant ainsi des limites à la natalité ou à la consommation pour éviter la misère ou la catastrophe écologique). De méconnaître les besoins des peuples défavorisés. Mais il reste lucide : la responsabilité repose sur les sociétés qui ont profité du capitalisme. Nous.
Enfin, il appelle à une révolution symbolique. À la construction d’un nouveau mythe, où la Terre est considérée comme un organisme et plus une chose. Pourtant, quand on l’écoute, rien de mystique, juste une logique de changement et de sauvegarde du vivant.
Christopher Stone n’a pas seulement écrit un texte juridique. Il a lancé une alerte. Une alerte discrète, mais puissante. Une alerte qui continue de résonner. En demandant : Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ?, il a forcé le droit à se regarder en face. Et nous avec. Aujourd’hui, ses idées vivent dans des constitutions, des jurisprudences, des luttes. Mais surtout dans un basculement : la nature n’est plus un décor. Elle entre dans la conversation. Elle devient un interlocuteur. Le combat est loin d’être terminé.