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Le lien entre l’augmentation de certains cancers, la pollution et la dégradation de l’environnement est maintenant établi par la science.
De nombreuses incertitudes subsistent. Mais, on le sait, l’environnement agit sur notre santé. Les grandes épidémies, elles, reculent. Notamment grâce aux antibiotiques et aux vaccins. Mais une autre famille de maladies prend la place : les cancers. Dans le même temps, notre espèce transforme la planète. Nous entrons dans l’Anthropocène. Une ère où l’empreinte humaine domine. Nous respirons, buvons et ingérons des milliers de molécules nouvelles. Dès lors, une question s’impose. Jusqu’où notre environnement contribue-t-il à la survenue des cancers ? Le puzzle est complexe. Les scientifiques n’expliquent pas tout. On parle aujourd’hui d’« exposome ». Et, ce mot, à lui tout seul, change déjà notre manière de voir la maladie.
Cancers et environnement
On attribue des facteurs de risques bien identifiés à environ 40 % des cancers – source Santé.gouv :
- Le tabac,
- l’alcool,
- l’alimentation,
- le surpoids,
- l’inactivité physique sont ici en cause.
Mais il existe aussi certaines expositions environnementales. On peut ajouter environ 10 % de cancers relèvant de facteurs héréditaires. Ce sont les cancers dits familiaux, liés par exemple à des mutations. Alors, il reste près de 50 % des cancers d’origine indéterminée. Des cancers pour lesquels nous ne savons pas précisément quels facteurs interviennent. Le vieillissement compte. Le hasard aussi. Mais pas uniquement.
Dans ce panorama, l’environnement au sens strict reste souvent sous-estimé. Une expertise a parlé d’environ 5 % des cancers attribuables à quelques facteurs environnementaux bien documentés. Par exemple les UV, certaines radiations ionisantes ou la pollution de l’air. Pourtant, cette estimation ne prend pas en compte tous les polluants. Elle exclut ainsi des facteurs suspects comme certains pesticides ou perturbateurs endocriniens. Elle ignore aussi beaucoup de substances classées cancérogènes, mais mal mesurées dans la population générale.
D’où l’idée d’un concept plus large : l’exposome.
Notion d’exposome
L’exposome regroupe ainsi toutes les expositions non génétiques d’une personne, depuis la conception jusqu’à la fin de la vie. Il comprend :
- des expositions externes spécifiques : rayonnements, polluants chimiques, tabac, pesticides, pollution de l’air ;
- des facteurs externes généraux : statut socio-économique, stress, environnement urbain ou rural, travail de nuit ;
- et un exposome interne : métabolisme, hormones, microbiote, inflammation, vieillissement.
Autre point clé : le temps. Les polluants ont évolué. Ce ne sont plus forcément les mêmes qu’il y a 20 ou 40 ans. Et l’intensité des expositions varie aussi. D’une époque à l’autre, et sur une vie également. Certaines périodes semblent cependant particulièrement sensibles :
- la vie in utero, où le fœtus et même ses futures cellules germinales sont exposés,
- l’enfance et la puberté,
- la première grossesse,
- la période juste avant la ménopause.
Une exposition à ces moments peut évidemment laisser des traces durables. Parfois, elles ne se traduisent par un cancer que des décennies plus tard.
Danger et risque
Les toxicologues insistent sur une distinction clé : danger et risque. Le danger décrit la capacité intrinsèque d’une substance à nuire. Le risque dépend du niveau d’exposition. Le risque c’est alors le danger multiplié par l’exposition. Un pesticide dangereux reste alors moins problématique si personne ne l’emploie. Un produit plus modéré peut par contre devenir inquiétant si l’usage explose. C’est tout le problème de l’usage des pesticides dans l’agriculture intensive. Les pulverisations de ces nouvelles molécules chimiques se fait alors à grande échelle.
Dans la vie quotidienne, l’exposition se fait :
Les exemples sont donc nombreux, notamment en ce qui concerne les pesticides utilisés dans l’agriculture intensive. Même des années après une interdiction, on retrouve ces molécules dans le corps humain. Le DDT ou le lindale sont de « bons » exemples de ces contaminations persistantes. Les sols restent saturés. La molécule persiste pendant des décennies. Et nous continuons à confondre souvent danger et risque. Le risque reste là.
Les grands cancérogènes
À Lyon, un organisme fait autorité mondiale : le Centre international de recherche sur le cancer, le CIRC. Il dépend de l’OMS. Sa mission : évaluer la cancérogénicité des agents. Pas seulement des molécules chimiques, mais aussi des mélanges, des expositions professionnelles, parfois des comportements.
Le CIRC classe les agents en quatre grands groupes :
- Groupe 1 : cancérogène certain pour l’être humain.
- Groupe 2A : probablement cancérogène.
- Groupe 2B : possiblement cancérogène.
- Groupe 3 : inclassable, faute de données suffisantes.
Aujourd’hui, le groupe 1 compte plus de 100 agents. Le groupe 2A en rassemble un peu moins de 100. Le groupe 2B est le plus nombreux avec plus de 300 agents répertoriés. Parmi les cancérogènes certains, on retrouve des matériaux et substances bien connus :
- le tabac,
- l’alcool,
- l’amiante,
- plusieurs pesticides historiques, dont le lindane,
- divers polluants industriels.
Le tabac reste l’exemple le plus brutal. Fumeurs et anciens fumeurs contractent 90 % des cancers du poumon. Le tabagisme passif, quant à lui, n’est pas négligeable. Il est même à l’origine d’environ 5% des cas. L’amiante provoque un cancer très spécifique. Il touche la plèvre, cette membrane qui entoure les poumons. Des milliers d’ouvriers du BTP en paient encore le prix presque 30 ans après son interdiction.
D’autres expositions restent très discutées. Le CIRC classe par exemple le glyphosate en groupe 2A, « probablement cancérogène ». La chlordécone figure en groupe 2B, « possiblement cancérogène ».
La science progresse et les classifications évoluent. Mais un fait ne bouge plus : l’environnement contribue nettement aux cancers. Le cancer est aujourd’hui la deuxième cause de mortalité à l’échelle planétaire. Avec environ 10 millions de décès chaque année. C’est environ un cinquième des décès toutes causes confondues. Ce sont aussi environ 20 millions de nouveaux cas chaque année.
Notion d’épigénétique
Un exemple concret : le cancer du sein
Le cancer du sein est le cancer le plus fréquent chez la femme. Dans le monde, on comptait 2,3 millions de nouveaux cas en 2020 – source OMS. En France, l’incidence a explosé. Elle est passée d’environ 21 000 cas par an en 1980 à plus de 56 000 cas en 2020.
Les principaux facteurs de risque déjà établis sont :
- l’âge,
- des facteurs génétiques comme des mutations,
- des antécédents familiaux ou personnels de cancer du sein,
- les facteurs reproductifs : puberté précoce, première grossesse tardive, absence de grossesse, ménopause tardive, allaitement insuffisant,
- le mode de vie : consommation d’alcool, surpoids, inactivité physique.
Ces facteurs connus sont responsables d’un peu moins de 40 % des cancers du sein aujourd’hui. Il reste donc une grande part à expliquer. Les chercheurs ont donc examiné l’exposition à plusieurs polluants atmosphériques :
- le benzo[a]pyrène,
- certains PCB/polychlorobiphényles,
- le dioxyde d’azote (NO₂), marqueur du trafic,
- les PM2,5 et PM10.
Les résultats montrent donc une tendance nette. Plus l’exposition chronique à certains polluants augmente, plus le risque de cancer du sein augmente. Ainsi, avoir une exposition au benzo[a]pyrène augmente le risque de cancer du sein. L’exposition à long terme au NO₂ augmente aussi le risque.
Le rôle de la pollution de l’air ne se résume pas à un simple interrupteur « on/off ». Il dépend du type de polluant, du moment de l’exposition et du profil biologique de la tumeur.
Perturbateurs endocriniens et cancer du sein : une épidémie lente
L’environnement joue donc un rôle majeur, en plus de l’origine génétique. Le cas du bisphénol A illustre cette importance de l’environnement. Cette molécule, utilisée dans des plastiques alimentaires et les revêtements de boîtes de conserve, mime une hormone. On l’a testée dès 1936. Comme œstrogène de synthèse, en même temps que le distilbène. Au début des années 2000, les alertes se multiplient. On ne parle plus seulement de dose. On parle de période d’exposition. La nouvelle règle devient : « la période d’exposition fait le poison ». Ainsi, les facteurs suivants interviennent :
- une exposition pendant la grossesse pèse beaucoup plus qu’une exposition à l’âge adulte,
- les effets peuvent être plus forts à faibles doses qu’à fortes doses,
- les mélanges produisent des effets non prévisibles,
- les effets peuvent survenir des décennies plus tard.
Les grandes familles de perturbateurs endocriniens se glissent partout :
- bisphénols dans les plastiques alimentaires,
- phtalates dans les cosmétiques, les plastifiants, les revêtements,
- pesticides variés,
- PFAS dans les poêles anti-adhésives et certains textiles,
- parabènes, alkylphénols, dioxines…
L’environnement domestique représente souvent la principale source d’exposition. Cela dit, les politiques publiques s’adaptent, progresse : depuis 2018 l’interdiction des biberons au bisphénol A, puis des contenants alimentaires pour bébé est effective. Reste à la généraliser car, pendant ce temps, l’incidence mondiale du cancer du sein double en quelques décennies. Le vieillissement explique une partie de cette hausse, mais pas tout.
La difficile science des expositions multiples
Dans la vraie vie, nous ne sommes jamais exposés à un seul polluant. Nous respirons, buvons, mangeons et touchons un cocktail de substances. Ces polluants peuvent :
- s’additionner,
- se renforcer,
- ou, parfois, se neutraliser partiellement.
Les méthodes statistiques classiques gèrent mal ces mélanges. Elles sont conçues pour étudier un facteur à la fois, ou presque.Or,difficile de faire le tri entre les expositions au travail ou à la maison. Comment se souvenir des temps d’expositions lorsqu’on change régulièrement de poste de travail ou de travail tout simplement. Les déménagements, le manque de mesures dans des temps pas si lointain compliquent aussi la tâche. On arrive donc à une approche systémique complexe qui explique notamment la durée de certains procès liés à des contaminations en milieu professionnels. Mais cette approche systémique est malgré tout plus cohérente avec la réalité de l’exposome.
La pollution change aussi de place
Les trajets domicile-travail ne représentent qu’environ 4 % du temps d’une journée. Pourtant, ils semblent compter pour un tiers de la dose de particules fines inhalée. En effet, ces trajets ont lieu :
- aux heures de pointe, quand le trafic est le plus dense,
- à proximité immédiate des sources d’émission.
Les concentrations de polluants sont donc plus élevées sur la route que dans la plupart des logements. Et puis, tout va dépendre des trajets quotidiens effectués, de leur répétition systématique, de leur durée et de leur mode de transport. En voiture, à vélo, à pied ou en transports en commun, l’exposition n’est pas la même. Le temps passé, la ventilation respiratoire et la proximité du trafic varient.
Les autres pièces du puzzle
On parle beaucoup de l’air extérieur. Pourtant, l’air intérieur est souvent autant, voire plus pollué. Dans nos logements, plusieurs sources de pollution existent et se cumulent parfois :
- la fumée de tabac, première source,
- le radon dans certaines régions,
- les pesticides domestiques,
- les produits ménagers et de bricolage,
- certains meubles et matériaux émissifs,
- le chauffage au bois avec des appareils peu performants.
C’est pour toutes ces raisons qu’on recommande d’aérer son logement au moins 10 minutes par jour.
Pour l’eau potable, les réseaux sont surveillés. On mesure de nombreux pesticides et contaminants. Les PFAS dans l’eau du robinet font en ce moment l’actualité et l’objet de graves inquiétudes. Cependant, les données restent incomplètes pour estimer précisément la fraction de cancers attribuables à ces expositions, à l’échelle nationale et internationale.
Le monde du travail représente un autre volet sensible. Le travail de nuit ou le travail posté est classé « probablement cancérogène » pour le cancer du sein. D’autres substances, comme le trichloroéthylène, ont été reliées à des cancers du rein. Souvent, ce sont des clusters de cancers qui déclenchent l’alerte. On observe plusieurs cas inhabituels dans une usine, un quartier, un village. On se demande alors si une exposition professionnelle, industrielle ou agricole joue un rôle. Mais difficile souvent de conclure car les données sont souvent peu nombreuses. Le hasard peut aussi expliquer certaines accumulations.
Cancers de l’enfant : alertes mais prudence
Quand il s’agit de cancers pédiatriques, l’émotion est immense. Dans certains territoires, des parents signalent plusieurs cas de cancers chez l’enfant dans une même zone. Les autorités sanitaires cherchent alors à savoir :
- s’il existe vraiment un excès de cas par rapport à ce qu’on attend statistiquement,
- s’il y a une exposition particulière dans cette zone : pesticides, activité industrielle, pollution spécifique.
Les registres de cancers aident à comparer le nombre de cas observés et le nombre de cas attendus. Mais les effectifs restent là aussi très faibles. Il est souvent impossible d’établir un lien solide. Pour autant, de nombreuses études sont en cours.
Une prévention à conforter
Les chercheurs estiment qu’en France, au moins 40 % des cancers pourraient être évités si l’on agissait sur les facteurs de risque connus. Cela implique :
- ne pas fumer ou arrêter le tabac,
- réduire la consommation d’alcool,
- avoir une alimentation plus végétale, moins ultra-transformée,
- lutter contre le surpoids,
- pratiquer une activité physique régulière.
Mais cela implique aussi de réduire les expositions environnementales. À l’échelle individuelle, on peut :
- mieux gérer l’air intérieur,
- privilégier des modes de transport moins polluants et plus actifs,
- choisir des produits ménagers plus simples et moins émissifs,
- limiter le chauffage au bois peu performant.
À l’échelle collective, les leviers sont majeurs :
- normes plus strictes sur la qualité de l’air,
- sortie progressive des moteurs thermiques les plus polluants,
- réduction des pesticides,
- meilleure protection des travailleurs exposés,
- intégration de la pollution dans les politiques urbaines et de transport.
La prévention touche aussi à la justice sociale. Car les populations les plus modestes vivent plus souvent près des axes routiers ou des zones industrielles. Elles ont aussi moins de marges de manœuvre pour changer de logement, de transport, de travail. Une politique de santé environnementale ambitieuse doit donc intégrer cette inégalité d’exposition.
L’environnement n’explique donc pas tous les cancers. Il ne faut pas le surévaluer. Mais il n’occupe plus la place marginale qu’on lui attribuait autrefois. L’exposome compte, comme les périodes de vulnérabilité et les inégalités d’exposition. Des gestes « simples » de la vie de tous les jours limitent les risque mais rien d’automatique ou de magique. Juste une boîte à outils.