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Ce texte vient à la suite du visionnage d’un documentaire d’ARTE, « Le mensonge des forêts industrielles » qui explique que ces « forêts » ne servent en rien à rétablir le climat ou la biodiversité.
Un formidable documentaire aussi titré « Planter à tout prix – Des arbres pour sauver la planète ? » En effet, partout, on plante des arbres. Depuis l’Accord de Paris, les États, les ONG et les entreprises multiplient les promesses. On annonce des milliards d’arbres, des surfaces reboisées grandes comme cinq fois la France.
Pourtant, derrière les belles promesses, le film montre une tout autre réalité. Des bulldozers rasent des forêts bien portantes. Des monocultures de douglas ou d’eucalyptus remplacent des écosystèmes complexes. Pendant ce temps, des communautés locales perdent leurs terres et leur eau. Ainsi, la “forêt industrielle” apparaît comme une triple imposture. Elle ne protège ni le climat, ni la biodiversité, ni les populations qui vivent des forêts. Et en plus, elle permet aux entreprises de continuer sans rien changer, laissant croire aux consommateurs qu’elles compensent efficacement leurs actions négatives sur l’environnement.
Replanter après avoir rasé la forêt
Le documentaire nous emmène en France, au Portugal, au Brésil, au Congo. Partout, le même scénario se répète. On s’engage à planter des milliers d’arbres avec de fortes subventions publiques. Des plans de reboisement gigantesques. Mais sur le terrain, c’est tout autre chose qui se passe. Bien souvent, avant de planter, les propriétaires réalisent des coupes rases. Les machines abattent tous les arbres, dessouchent, labourent les sols. Selon le documentaire, si on prend en compte les engagements de 2022 de la France via son Président, un milliard d’arbres en dix ans doivent être plantés mais, au final, près de 90 % des arbres du plan présidentiel arrivent après une coupe rase. On prétend adapter la forêt au dérèglement climatique”. En réalité, on transforme des forêts feuillues diversifiées en champs de douglas bien alignés.
Or, une vraie forêt stocke du carbone dans les troncs, mais aussi dans les sols. Environ la moitié du carbone se cache justement dans ces sols forestiers. Mais les engins mettent cette réserve à nu. Le carbone s’oxyde et repart dans l’atmosphère. Ainsi, on aggrave le réchauffement tout en prétendant le freiner.
Une forêt ne ressemble pas à une plantation industrielle
Les cartes internationales ne distinguent pas forêts naturelles et plantations. Pourtant, la science trace une frontière nette entre les deux. Une forêt forme un écosystème complexe. On y trouve arbres de plusieurs espèces, plusieurs âges, lianes, buissons, champignons, oiseaux, mammifères. Les sols restent couverts, vivants, bourrés de racines et de micro-organismes.
À l’inverse, une plantation industrielle reste une monoculture. Une seule espèce, tous les arbres du même âge, espacés au cordeau. Les gestionnaires l’alimentent en engrais et en pesticides. Elle ressemble plus à un champ de maïs vertical qu’à une forêt. Plus une forêt se mélange, plus elle résiste aux sécheresses, aux ravageurs, aux tempêtes. La diversité joue le rôle d’assurance-vie.
Au contraire, les monocultures d’épicéas dans l’est de la France succombent aujourd’hui aux scolytes. Les douglas attirent déjà leurs propres parasites. Les insectes trouvent là un gigantesque garde-manger d’arbres affaiblis.
Ainsi, la “forêt industrielle” propose plutôt un champ d’arbres standardisés pour l’industrie du bois.
Planter pour stocker du carbone
Les forêts jouent un rôle clé dans le climat. Elles abritent environ 80 % de la biodiversité terrestre et régulent le cycle de l’eau. Elles capturent une part importante de nos émissions de CO₂.
D’où l’idée séduisante : planter massivement des arbres pour absorber le “carbone en trop”. Les arbres pourraient absorber environ deux tiers du surplus de carbone dû aux humains. Mais ce n’est pas si simple. Et c’est même faux et mensonger. Les grands réservoirs de carbone communiquent entre eux.
Quand les arbres retirent du CO₂ de l’atmosphère, les océans réagissent. Ils relâchent une partie du CO₂ qu’ils stockent, pour garder un équilibre. Ainsi, une tonne de carbone mise dans la végétation n’efface pas une tonne dans l’air. En pratique, on ne compense qu’environ la moitié.
Autre problème non négligeable : l’albédo.Planter des arbres sombres sur des surfaces claires, enneigées ou herbeuses, modifie la couleur du sol. Le paysage reflète moins la lumière. Il absorbe plus de chaleur. Localement, ce reboisement réchauffe.
Enfin, les savanes par exemple, stockent déjà beaucoup de carbone dans les sols. Les racines profondes fixent du carbone pendant des décennies. Planter des arbres dessus détruit ce stockage persistent. Ainsi, la promesse des arbres replantés qui vont résoudre la crise climatique ne tient pas. Les arbres aident, bien sûr. Mais ils n’annulent pas la hausse des émissions fossiles.
Des “déserts verts” contre la biodiversité et l’eau
Au Brésil, les plantations d’eucalyptus avancent. Dans certains États, il ne reste que moins de 10 % de la forêt originelle. Pourtant, les écosystèmes originaux accueillaient une part exceptionnelle de la biodiversité mondiale. Les peuples autochtones parlent de “désert vert”. Sous les eucalyptus clonés, on ne trouve plus de fruits, plus de plantes médicinales, plus d’arbres nourriciers. Le sol se transforme en sable sec. La savane du Cerrado abrite un pourcentage non négligeable de la biodiversité de la planète. Une grande partie des espèces y vivent à ras du sol, dans les herbes, les arbustes, les racines. La moitié de ces écosystèmes a déjà disparu sous les cultures et les plantations d’arbres.
Les eucalyptus y pompent l’eau sur près de 10 mètres de profondeur. Les sources s’assèchent. Des milliers d’hectares de plantations meurent pendant les sécheresses extrêmes. Ces arbres contiennent beaucoup d’huiles essentielles inflammables. Leur écorce sèche vole comme des torches.
Les feuilles s’enflamment et propulsent des flammes à plus de 100 mètres.
Dans ce paysage, à l’origine, sans intervention humaine, une petite forêt mélangée résiste pourtant aux flammes. Plusieurs essences cohabitent. Elles ralentissent le feu, abaissent la température, permettent à une partie des arbres de survivre. Ainsi, la “forêt industrielle” menace directement la sécurité des habitants. Elle fragilise les sols, vide les nappes, amplifie les mégafeux, appauvrit la biodiversité.
Les plantations, nouvel outil du greenwashing climatique
Le documentaire montre ensuite un autre visage du mensonge. Celui des marchés du carbone et de la “compensation” forestière. Principe affiché : une entreprise émet une tonne de CO₂. Elle finance ailleurs un projet qui “retire” une tonne de CO₂ grâce aux arbres. Elle déclare alors un bilan “neutre”. Des sociétés brésiliennes plantent des millions d’arbres chaque semaine. Elles commencent à vendre le carbone de leurs eucalyptus sous forme de crédits. Des organismes privés certifient ces projets et délivrent ces crédits. Leur modèle économique dépend du nombre de crédits créés.
Or, la quasi totalité des crédits de certains projets forestiers ne représentent pas de vraies réductions d’émissions. Beaucoup surestiment la déforestation évitée, ou ne garantissent pas la durée du stockage. On constate une autre dérive : certains projets vendent d’avance dix années de crédits. Puis les gestionnaires coupent les arbres dès la onzième année. Le carbone repart dans l’atmosphère, souvent sous forme de pâte à papier et d’emballages jetables.
Et parfois, des entreprises installent des milliers d’hectares d’acacias sur des savanes agricoles. L’État expulse des paysans, parfois sous pression policière. Les communautés se retrouvent sans terres, sans revenus, sans accès aux ressources. Dans ce cas, la plantation “compense” environ 2 % des émissions annuelles de l’entreprise. Elle ne remet jamais en cause la course aux derniers gisements de pétrole et de gaz.
Ainsi, les plantations industrielles deviennent un outil de greenwashing. Elles offrent des “indulgences carbone” modernes aux grands pollueurs.
Elles permettent de continuer « business as usual » sous un vernis vert.
Protéger les vraies forêts, laisser la nature régénérer
Face à ce constat, une question revient : que faire alors ? Faut-il renoncer à planter des arbres ? Le documentaire répond plutôt autrement. D’abord, la priorité reste claire. La meilleure solution au réchauffement consiste à arrêter de brûler charbon, pétrole et gaz. Aucun milliard d’arbres ne compense un océan de combustibles fossiles. Ensuite, on peut protéger les forêts existantes. Les communautés autochtones gardent souvent les forêts mieux qu’aucune ONG. Elles connaissent les plantes, les cycles de l’eau, les équilibres du vivant.
En Europe, des forestiers pratiquent déjà une sylviculture douce. Ils évitent les coupes rases. Ils coupent quelques arbres par-ci par-là, laissent un couvert permanent, misent sur la régénération naturelle. Les graines déjà en place reconstituent une mosaïque d’essences.
Cette approche coûte moins cher que les plantations industrielles. Elle crée des forêts plus résilientes, plus belles, plus riches en biodiversité. En Europe, des brigades citoyennes arrachent désormais les eucalyptus. Elles replantent des chênes, des châtaigniers, des essences locales adaptées au climat. Les habitants retrouvent des saisons visibles, des paysages variés, un sentiment de sécurité face aux feux.
Planter des arbres garde donc un sens, mais sous conditions. Il faut choisir les bonnes espèces, au bon endroit, pour les bonnes raisons et éviter les monocultures d’arbres exotiques. Il faut respecter les écosystèmes ouverts, comme les savanes ou les prairies anciennes.
La forêt industrielle propose donc une solution rapide, simple et rassurante. On coupe, on replante, on imprime un label “vert” sur les emballages et les bilans carbone. Pourtant, le documentaire d’ARTE montre une réalité bien moins reluisante. Il montre qu’on ne sauve pas le climat avec des “déserts verts”. Défendre la vie en supprimant les forêts naturelles, les savanes, les prairies anciennes ne tient pas. Ainsi, la vraie question ne porte pas sur le nombre d’arbres plantés. Elle concerne d’abord nos émissions fossiles, nos modes de consommation, notre rapport au vivant. Protéger les forêts qui existent, soutenir les peuples qui les gardent, laisser la nature se régénérer. Voilà les seules pistes viables.