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Les empires commerciaux en tous genres, principalement chinois ou américains, captent nos traces numériques en nous promettant un monde plus simple, moderne et propre mais, en réalité, c’est l’écologie et le lien social qui sont sacrifiés.
En effet, de nombreux projets empilent les dégâts sociaux et écologiques. Ils capturent nos vies intimes, puis ils transforment tout en marché. Et, pendant ce temps, ils appellent ça “innovation”.
Alain Damasio est un auteur qui me fascine. L’écouter et le lire est toujours un plaisir. Sans doute extrême parfois dans ses propos et ses actes, il est cependant toujours juste. Son analyse des nuisances des grandes sociétés, types plateformes de commerces et réseaux sociaux, est, des plus, pertinente. Et sa vision de l’humanité encore plus. Une inspiration pour qui veut réfléchir un tant soit peu sérieusement sur l’humanité, la vie en société et le sens du monde. Une petite reflexion autour de sa conférence, mais pas que…
L’interface “naturelle” qui devient une laisse
D’abord, ces acteurs rêvent d’une interface unique pour tout. Pour communiquer, se soigner, s’éduquer et bien entendu consommer. Ensuite, ils misent sur le langage naturel, donc sur la conversation permanente. Ainsi, l’outil se colle à nous, comme un bijou connecté ou un smartphone. Et, surtout, il apprend nos habitudes, nos peurs, nos désirs.
Puis, cette interface concentre nos achats, nos échanges, nos déplacements et nos loisirs. Donc, elle fabrique un “espace” technologique en apparence rassurant mais encore plus fermé. La conséquence est dramatique : le « dehors » devient pénible, lent, imprévisible voire fatiguant. Car le « dedans » semble toujours plus simple, plus confortable et personnalisé, sans imprévu ou contradiction. Mais, cette simplicité coûte cher même quand elle paraît gratuite. Elle se paie en données personnelles, en temps d’attention, en dépendance, et en coûts écologiques « invisibles » (serveurs, réseaux, logistique, énergie).
Autrement dit, le « dedans » glisse bien… parce que le prix est déplacé ailleurs : sur l’environnement, sur le travail des autres, et sur nos libertés. Bref sur la société qui tire la langue pour essayer de compenser les dégâts occasionnés. A coup de stress économiques car les charges sont telles que les plus faibles se retrouvent étranglés financièrement (coût des assurances, de l’énergie …). Mais la santé physique et mentale est aussi atteinte par la peur de l’avenir, les pollutions diverses et variées…
Une industrie de la prédiction
Chaque clic laisse une trace monnayable. Chaque achat ajoute un jeton dans la machine des plateformes de vente ou des réseaux sociaux. Tout trajet dessine un chemin exploitable. Et, au final, ces traces alimentent des modèles de prédiction comportementale. Ils amplifient nos dépendances, exagèrent la capacité humaine à jalouser l’autre, enferment certains dans des boucles dépressives alimentées par un algorithme.
Ainsi, les plateformes convertissent nos comportements quotidiens en ressources exploitables à grande échelle. Cette collecte s’étend, rentre dans nos vies jusqu’à devenir normale. Aujourd’hui, ce système oriente surtout la consommation. Cependant, demain, il peut servir une politique plus brutale (il suffit de regarder vers les Etats-Unis, la Corée du Nord ou encore la Russie pour s’en rendre compte). Car une base de données attire pirates informatiques, patrons mal intentionnés et régimes autoritaires. Donc, le risque dépasse largement la publicité ciblée qu’on nous affiche en boucle sur l’écran de nos smartphones.
Un libéralisme extrême
Ces logiques gagnent aussi l’espace public. Ainsi, le portefeuille ou le passeport numérique décident du confort, de la rapidité, voire du droit d’accès. Les exemples sont nombreux. L’accès aux services ne dépend plus seulement des droits citoyens, mais de profils numériques.
Badges, capteurs, QR Codes et autres avatars numériques remplacent la médiation humaine. Les sanctions, restrictions ou priorités s’appliquent sans discussion, car tout se calcule. Progressivement, la société se segmente par niveaux de solvabilité (ce qui définit depuis toujours la notion de classe sociale soit dit en passant). Les usages communs se transforment en options payantes. Et, quand l’espace partagé disparaît, le lien civique se délite.
Or, ce système est déjà bien en place, sans même que nous nous en rendions compte bien souvent. Dans tous les domaines de notre vie, le contrôle et la différenciation sociale, économique, numérique existe :
- Transports : files rapides payantes, wagons “silence” ou “premium”, accès prioritaire conditionné à un statut ou un abonnement.
- Santé : délais différents selon assurance, consultations numériques accélérées pour certains profils, prévention personnalisée réservée aux mieux dotés.
- Éducation : plateformes d’apprentissage à plusieurs vitesses, options numériques payantes, suivi individualisé réservé aux familles solvables.
- Culture : accès anticipé aux expositions, événements réservés aux membres, contenus publics déplacés derrière des abonnements.
- Espace numérique public : démarches administratives simplifiées pour les profils “complets”, parcours rallongés pour les autres.
- Travail : recrutement automatisé par scores, exclusion invisible de candidats jugés “non optimisés” par les algorithmes.
- Logement : accès prioritaire à certains quartiers, résidences ou services selon profil financier et notation numérique.
- Sécurité : surveillance différenciée, quartiers hyper-équipés pour les plus riches, contrôle renforcé ailleurs.
Dans ce système, la capacité à payer devient donc centrale. Les classes sociales, déjà existantes, se voient renforcées et rendues visibles en permanence. Le confort, le temps gagné ou l’accès lui-même deviennent des privilèges tarifés. Peu à peu, ce qui relevait du bien commun, se déplacer, attendre, accéder, partager un espace, se transforme en options. Or, quand chacun circule dans son couloir tarifaire, le sentiment d’appartenance collective s’érode.
Et c’est là le cœur du problème : une démocratie repose sur des expériences communes. Quand le commun devient un produit, le lien civique se fragmente, et la société se fragilise avec lui. Car une démocratie s’affaiblit toujours lorsque le commun devient un produit.
La logistique qui détruit
On veut tout, tout de suite, livré à domicile. Par facilité, par narcissisme. Nous sommes capables de le faire. Se faire livrer l’inutile en quelques secondes ou minutes, c’est comme si nous pouvions maîtriser le temps, les autres … Mais dans l’histoire, c’est l’humain (celui qui assure une tâche éminemment désagréable et contraignante qui nous permet d’obtenir ce que nous achetons le plus vite possible) et l’écologie qui paient la facture.
D’un point de vue social, c’est bien souvent la catastrophe. Par exemple, lorsqu’une plateforme ouvre un entrepôt ou un service numérique, elle crée des postes logistiques standardisés. Mais, en parallèle, elle fait disparaître plusieurs emplois locaux : libraires, disquaires, commerçants, vendeurs spécialisés, livreurs indépendants.
Ces emplois détruits avaient bien souvent une valeur sociale forte : ceux-ci reposaient sur le conseil, la relation client, la transmission culturelle, et une certaine autonomie professionnelle. À la place, les emplois créés fonctionnent autrement. Ils s’exercent sous cadence algorithmique, avec des objectifs chiffrés en temps réel, des gestes répétés, et une surveillance constante. Le salarié suit des instructions numérique, scanne, se déplace, exécute, souvent sans marge de décision.
Ainsi, le solde n’est pas seulement négatif en nombre. Il l’est aussi en qualité de travail, dignité, et lien social. Ainsi, la modernité promise devient une réelle régression.
Augmenter ou remplacer l’humain
Dans ce modèle des empires économiques modernes, l’humain est vu comme un être insuffisant. Il fatigue, conteste, triche sur les horaires. Alors qu’en réalité, la majeure partie des employés travaille à un rythme effréné. Alors, on promet de “corriger” ses limites par des implants cognitifs, des prothèses connectées, ou des interfaces cerveau-machine.
En pratique, ces technologies resteraient d’abord réservées aux plus riches. On peut imaginer des cadres “augmentés” capables de travailler plus longtemps, mémoriser davantage, ou décider plus vite. Pendant ce temps, les autres resteraient soumis à des normes de performance inatteignables. Ainsi, l’augmentation humaine créerait une hiérarchie biologique et sociale. L’accès à l’emploi, au crédit ou à l’assurance pourrait dépendre de ces capacités artificielles. Le progrès ne réduirait plus les inégalités, il les graverait dans les corps.
Enfin, cette promesse détourne le regard. Elle évite de renforcer le soin, l’éducation, le collectif et le lien au vivant. Plutôt que réparer les conditions de vie, elle propose de modifier les individus. Pour les façonner à quelle image ? Celle du créateur ? Que ça fait peur!
Ces projets proposés par les grands empires commerciaux du vingt et unième siècle promettent une vie plus simple. Cependant, ils vendent surtout une dépendance organisée, via leurs plateformes physiques ou celles des réseaux sociaux. Un esclavage sous bracelet. Ils capturent nos données, privatisent les espaces de vie, épuisent la logistique, et fragilisent le travail. On propose donc un futur “pratique”, mais invivable et peu désirable pour la grande majorité. Est-ce de ce monde que nous voulons ? Un monde prévisible, organisé dans un but : faire fonctionner la machine de manière optimale. Franchement, pour beaucoup, la réponse à cette question est « non ». Mais pour éviter ce piège, il va falloir lutter, réapprendre à observer et comprendre le vivant, la vie en société, la notion de bien commun. Reprendre le contrôle de nos outils et de nos usages, c’est donc aussi un bon moyen de lutter contre la dégradation de l’environnement.