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Le dégel du pergélisol ou permafrost n’est pas seulement un symptôme du réchauffement global : il pourrait en devenir un accélérateur majeur, un des points de bascule à l’origine d’un effet domino.
Le permafrost ou pergélisol en français est un sol gelé depuis des millénaires. On le trouve dans les latitudes nord et en altitude. Ce permafrost fond. Or, il enferme 1 600 milliards de tonnes de carbone. Soit près du double de ce que contient aujourd’hui l’atmosphère. En se réchauffant, il libère du CO₂. Mais aussi du méthane et du mercure, aggravant encore la crise climatique. Les points de bascule tels qu’identifiés par le GIEC, interagissent, se renforcent et dessinent les contours d’un risque global.
Le pergélisol, un monde gelé en sursis
Le pergélisol est donc un sol gelé en permanence depuis au moins deux ans. Et bien souvent depuis des dizaines de milliers d’années. Il couvre plus de 20 millions de km². C’est tout de même un quart des terres de l’hémisphère Nord. On le trouve en Sibérie, en Alaska, au Canada, au Groenland. Mais aussi dans les hautes montagnes alpines. Par endroits, comme en Sibérie orientale, son épaisseur peut atteindre plus de 1 500 mètres.
Chaque été, seule une fine couche active dégèle sur quelques centimètres à quelques mètres, permettant une végétation rase, la toundra. En dessous, le sol reste gelé. Mais aujourd’hui, ce gel n’est plus garanti. On mesure une augmentation de la température moyenne du pergélisol en Alaska de près de 6 °C en trente ans.
Sous la surface, la matière organique est piégée depuis des millénaires. Le retour à l’air libre lui redonne vie. Elle se décompose, libérant CO₂ et CH₄. Le méthane, rappelons-le, a un pouvoir de réchauffement plus de 80 fois supérieur à celui du CO₂ sur vingt ans. La machine climatique s’emballe.
Une bombe à retardement climatique
Le pergélisol est une bombe à retardement. Son dégel déclenche une boucle de rétroaction positive. Plus la Terre se réchauffe, plus le sol fond. Plus il fond, plus il libère de gaz à effet de serre … Et plus le climat se réchauffe. Le dégel s’accélère localement. Mais pas en un point de rupture unique, mais selon une multitude de basculements régionaux.
Autrement dit, il n’y a pas un grand « point de non-retour » mondial. Mais des milliers de petits seuils franchis peu à peu, amplifiant le déséquilibre climatique global.
Le pergélisol stocke près de 40 milliards de tonnes de carbone. Principalement dans ses tourbières d’Europe et de Sibérie. Si ces zones dégèlent, elles libèreront des millions de tonnes de gaz à effet de serre. Mais aussi du mercure, contaminant sols et océans. Les chercheurs estiment que le permafrost tourbeux européen pourrait disparaître d’ici 2040. Et ceci, même avec des efforts climatiques les plus ambitieux.
Le réseau des points de bascule climatiques
Le pergélisol n’est pas un acteur isolé. Il fait partie des neuf points de bascule identifiés par le GIEC :
- La calotte du Groenland, dont la fonte totale élèverait les mers de 7 mètres.
- La calotte de l’Antarctique occidental, très vulnérable au contact océanique.
- La forêt amazonienne, menacée de devenir une savane.
- Les forêts boréales, en très forte dégradation, voire en voie de disparition.
- Les tourbières, les herbiers marins, les mangroves, les récifs coralliens ou encore les courants atlantiques complètent la liste.
Tous interagissent. Par exemple, la fonte du permafrost libère du méthane. Ce dernier accélère le réchauffement. Avec une fonte des glaces du Groenland et des pôles accrue. Avec une réduction de l’albédo terrestre et donc une aggravation du réchauffement. C’est alors un véritable effet domino planétaire qui se met en place.
Ces interactions sont redoutables : elles peuvent déclencher des cascades de rétroactions et provoquer des transformations rapides, irréversibles à l’échelle humaine.
Des conséquences en chaîne
Le dégel du pergélisol affecte déjà les infrastructures, les écosystèmes et les sociétés humaines. En Arctique, les routes, les pipelines et les bâtiments s’effondrent avec l’instabilité des sols. Sur le plan écologique, la disparition de la glace souterraine modifie les paysages et la végétation. En favorisant au passage les incendies de toundra et libérant encore plus de carbone.
Ces bouleversements se répercutent ailleurs. Près d’un milliard d’habitants des zones côtières sont menacés. Ces bouleversements fragilisent les puits de carbone naturels. La déforestation, la perte des tourbières et la dégradation des mangroves en sont les principales causes.
À terme, les effets combinés des points de bascule entraîneront inévitablement des migrations climatiques massives. Avec, à la clé, des tensions sur les ressources et des chocs économiques de plusieurs centaines de milliards d’euros.
Prévenir l’irréversible : agir avant la bascule
Les chercheurs insistent : il n’est pas trop tard pour ralentir le dégel. Atteindre le zéro émission nette avant 2050 est crucial. Chaque dixième de degré compte.
Selon l’Université de Leeds, une politique climatique rigoureuse pourrait encore préserver des millions de kilomètres carrés de pergélisol. Des scientifiques testent même des solutions écologiques inédites.
En Sibérie, on tente de restaurer les prairies arctiques grâce aux grands herbivores. Ceux-ci tassent la neige. Ils laissent ainsi la chaleur s’échapper du sol. Cela favorise la végétation herbacée qui reflète mieux la lumière. Ce réensauvagement permet de faire baisser la température. Un pari audacieux, sans doute naïf, mais porteur d’espoir.
Sous la glace, le pergélisol est donc l’exemple parfait d’un équilibre millénaire brisé par l’activité humaine. Sa fonte révèle à quel point le climat, les écosystèmes et les sociétés humaines sont liés. Le permafrost n’est pas seulement un indicateur du réchauffement. Il en est l’un des moteurs. Face à cette réalité, une seule issue : réduire drastiquement nos émissions, repenser nos modes de vie. Agir avant que la Terre, elle aussi, ne franchisse son propre point de non-retour.