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Sortir du pétrole devient de vital mais, comme souvent, la réalité s’avère plus complexe et il reste extraordinairement compliqué d’aller vers cette sortie des énergies fossiles.
Le pétrole est partout
Aujourd’hui, les transports utilisent environ 40 % du pétrole mondialt. Le reste alimente notamment la pétrochimie, le chauffage … Avec ce pétrole, on produit aussi de l’électricité. On vante les voitures électriques et les discours de transition. Pour autant, la consommation mondiale continue de progresser. Elle ne baisse qu’en cas de crise majeure, comme en 2008 ou en 2020 avec le COVID. Le pétrole reste l’énergie la plus concentrée et la plus pratique. Il reste aussi encore bon marché même si le prix va inévitablement grimper dans les décennies à venir. Et, surtout, il imprègne chaque secteur économique.
Trop de pétrole pour le climat
Longtemps, la peur d’une pénurie a dominé. Aujourd’hui, on peut quasiment dire que c’est l’inverse. Les réserves sont très, trop importantes. Et en utiliser seulement une partie ferait dépasser les objectifs climatiques. Les analyses disent que 50 à 60 % des réserves prouvées doivent rester sous terre pour rester sous 1,5 °C ou 2 °C. Certains pays devraient donc renoncer presque totalement à leurs gisements. Par exemple, environ la quasi totalité du pétrole canadien ou vénézuélien devrait rester inexploité. Ce pétrole lourd et extra-lourd est lié à des taux d’émission et d’énergie dépensée extrêmement élevés.
Tous les pétroles ne se valent pas
On parle souvent « du pétrole », on devrait dire « les pétroles« . En effet, les pétroles ne sont pas équivalents. Le baril conventionnel, le pétrole offshore, le pétrole de schiste ou les sables bitumineux n’ont ni le même coût ni la même empreinte carbone. Extraire certains pétroles émet plus de CO₂ car l’opération demande davantage d’énergie. Et pire encore : nombre de gisements libèrent du méthane, un gaz 80 fois plus réchauffant que le CO₂. Ainsi, tant que nous n’arrêtons pas totalement le pétrole, il serait logique d’extraire d’abord les pétroles les moins sales. Cela réduirait les émissions sans attendre la fin du système.
Les gisements de pétrole lourd et extra-lourd
Ce sont les pétroles les plus polluants à extraire. on les trouve par exemple au Canada (Sables bitumineux), au Venezuela avec des taux d’émission et d’énergie dépensée extrêmement élevés. La quasi-totalité devrait rester sous terre.
Le pétrole offshore très profond
Extraction très coûteuse et gourmande en énergie. On les trouve surtout dans ces 4 zones :
- Golfe du Mexique
- Pré-sal brésilien
- Afrique de l’Ouest
- Mer du Nord très profonde
Une très grande partie devrait rester inexploitable pour respecter l’objectif de + 1,5 °C.
Le pétrole de l’Arctique
Les analyses estiment que 100 % des nouvelles explorations arctiques devraient être abandonnées en Russie, en Alaska ou au Groenland.
Le pétrole de schiste
Très énergivore, très émetteur (fuites de méthane). On les trouve principalement aux États-Unis, en Argentine ou encore en Chine. Les nouveaux projets sont incompatibles avec les trajectoires climatiques. Lorsque le prix du pétrole conventionnel augmente, la production du pétrole de schiste explose car son tarif élevé devient compétitif (et inversement). La fracturation hydraulique liée à son exploitation est aussi gravement problématique.
Le pétrole lourd du Moyen-Orient
Moins émetteur que les sables bitumineux, mais certaines zones restent problématiques comme en Irak, au Koweït ou en Arabie Saoudite avec des gisements lourds spécifiques dont une partie significative ne devrait pas être exploitée selon les scénarios 1,5 °C.
Le pétrole des îles et régions très sensibles
Pour préserver climat et biodiversité, les gisements de l’Amazonie, de l’Équateur, du Pérou ou du Brésil devraient être arrếtés. Pareil au Congo avec des zones où les risques pour le climat et les puits de carbone forestiers sont majeurs.
Réduire la consommation : possible, mais radical
Les trajectoires compatibles avec la neutralité carbone prévoient une division par quatre de la consommation de pétrole d’ici 2050. Cela semble théorique. Pourtant, il existe un certain nombre de leviers qui peuvent être efficaces. Par exemple :
- électrifier massivement les transports,
- réduire fortement les vols,
- limiter les déplacements motorisés,
- diminuer la vitesse sur route,
- réduire la production de plastiques.
Mais, bien que les solutions soient connues, les producteurs prévoient encore d’augmenter l’offre jusqu’en 2050. L’écart entre la trajectoire réelle et la trajectoire climatique se creuse inévitablement.
Certains comparent le cas du pétrole au protocole de Montréal, qui a permis d’interdire les gaz détruisant la couche d’ozone. Mais le parallèle ne tient pas. Les gaz concernés étaient minoritaires dans l’économie mondiale. Le pétrole, lui, irrigue tout : l’économie, la société. Si nous l’interdisions du jour au lendemain, des centaines de millions de personnes seraient privées d’énergie vitale. Les alternatives restent trop coûteuses ou insuffisantes dans de nombreux pays. Nous sommes donc enfermés dans un système où l’arrêt brutal provoquerait un chaos social immédiat.
Le piège des prix et la justice sociale
Lorsque le pétrole devient cher, la demande baisse nettement. Ce fut le cas dans les années 1970 et après 2008. Inversement, un pétrole bon marché entretient la dépendance. Cependant, une hausse brutale des prix frappe d’abord les ménages modestes.
Une taxe carbone peut fonctionner, mais elle reste régressive sans redistribution. L’épisode des gilets jaunes l’a rappelé avec force. Pour réussir, toute taxe doit donc redistribuer massivement vers les plus pauvres. Sinon, elle échoue. Et, sans soutien social, la transition devient politiquement impossible.
Un autre obstacle majeur reste la situation des pays en développement. Beaucoup comptent sur leurs réserves de pétrole pour financer leurs infrastructures et leur modèle social. Leur demander d’y renoncer sans compensation revient à leur imposer un sacrifice insoutenable. Les financements internationaux doivent suivre. Sortir du pétrole demande donc une diplomatie climatique plus juste.
Des infrastructures gigantesques
Enfin, la sortie du pétrole implique une transformation physique. Des millions de kilomètres de routes, pipelines, raffineries, usines et machines dépendent du pétrole. Tout changer demande des décennies, des investissements colossaux et une vision claire. Les actifs fossiles menacent de devenir des actifs échoués. Les infrastructures ou gisements fossiles perdent brusquement leur valeur. En effet, ils ne peuvent plus être exploités dans un monde engagé vers la neutralité carbone.
Par exemple, une centrale à charbon encore rentable aujourd’hui peut devenir inutilisable si un pays interdit le charbon ou si son coût dépasse celui des renouvelables. De même, un gisement pétrolier offshore très coûteux peut rester intact sous terre si son exploitation n’est plus compatible avec les objectifs climatiques. Tout cela nourrit la résistance des acteurs en place. Car, tant que le pétrole génère des profits records, les investissements continuent.
Sortir du pétrole est possible. Nous connaissons les leviers techniques, disposons des alternatives et comprenons l’urgence. Mais nous avançons lentement, car la transformation reste colossale. Elle touche les infrastructures, l’économie, les comportements et même la géopolitique. Le courage politique, la justice sociale, des investissements massifs sont alors indispensables et difficiles à obtenir à grande échelle. Les résistances sont énormes et multiples. Et puis, comme à chaque fois, le récit collectif est à réinventer. Car quitter le pétrole, ce n’est pas seulement changer d’énergie. C’est changer de société. C’est donner un nouveau sens au monde.