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Capturer le dioxyde de carbone à la source ou dans l’air est une solution mise en avant par de nombreux industriels : tantôt décrit comme un miracle technologique, cette capture ressemble bien souvent à un mirage en ce qui concerne la lutte contre le dérèglement climatique.
Imaginez donc une sorte d’aspirateur géant à gaz à effet de serre. Loin des rêves de science-fiction, la technologie existe. Elle s’implante en France, en Norvège, au Canada. Pourtant, malgré les espoirs, des doutes subsistent. Peut-on vraiment parier l’avenir de la planète sur cette seule solution ? N’est-ce pas une autorisation à émettre plutôt qu’une réelle solution ?
Comment ça marche ?
Ainsi, le principe est simple en apparence. Dans une cimenterie ou dans toute industrie grosse émettrice, le CO₂ s’échappe en masse. Pour l’empêcher de s’envoler vers l’atmosphère, on installe un système de filtration. Ce système sépare le CO₂ des autres gaz émis. La méthode la plus courante s’appelle l’absorption. Les fumées industrielles traversent ensuite une colonne remplie de solvant. Ce solvant capte alors le CO₂. Une étape thermique sépare ensuite les deux. Le CO₂ purifié peut alors être stocké ou valorisé. Le solvant est réutilisé en boucle.
Pour le stockage, direction les couches géologiques profondes. En mer du Nord, à plus de 2 000 mètres sous le plancher marin, le CO₂ est injecté dans des roches poreuses contenant de l’eau salée : des aquifères salins. Une couverture géologique imperméable l’y enferme pour des millénaires. Transporté par navires méthaniers ou gazoducs, le CO₂ atteint alors son espace de stockage « permanent ». En Norvège, un pipeline de plus de 100 kilomètres relie la côte à ces réservoirs. Le projet, soutenu par de célèbres producteurs d’énergies fossiles, est en phase de démarrage et s’approche du milliard de dollars d’investissements.
Mais ces opérations ont un coût : près de 200 euros la tonne captée. Trop cher pour les industriels ? Pas forcément, car le prix du carbone ne cesse de grimper. Et les réglementations poussent à investir.
En France, l’industrie en marche
En France, les cimenteries, aciéries et usines chimiques comptent parmi les plus gros émetteurs. D’ailleurs, elles expérimentent déjà ces technologies. Le CCUS (capture, utilisation et stockage du carbone) est désormais inscrit dans la stratégie nationale de décarbonation. Des projets pilotes voient le jour. À Dunkerque, une plateforme industrialo-portuaire vise à capter le CO₂ et à les transformer en éthanol notamment.
Des entreprises commencent à valoriser le CO₂ issu des déchets non recyclables pour en faire de nouveaux matériaux ou des carburants synthétiques. L’Agence internationale de l’énergie estime que la neutralité carbone est inatteignable sans le CCUS. C’est dire l’enjeu pour l’industrie. Pour autant, rien de moins sûr.
Promesses tenues ou illusions ?
En effet, attention au mirage technologique. Aujourd’hui, les trois quarts du CO₂ capté dans le monde sert à extraire plus de pétrole, via l’“Enhanced Oil Recovery”. Une contradiction frappante. On capte le CO₂ pour sortir plus d’hydrocarbures responsables d’une grande part des émissions de gaz à effet de serre ! De plus, le stockage ne règle rien à long terme. C’est une solution d’attente, coûteuse, énergivore, et incertaine. Rien ne garantit en plus que des fuites n’apparaissent pas suite à l’apparition de fracture dans le sol et ne rendent le projet inutile. De plus, l’existence d’usines assurant le stockage n’incite pas les entreprises à prendre leurs responsabilités et à assurer ce captage directement dans leurs lieux de production, ni même à limiter ces émissions.
Et la capture directe dans l’air ? Des startups testent effectivement ces systèmes sur le continent américain. Leur coût reste très élevé et rend leur généralisation peu probable. Sachant que pour absorber un maximum de carbone avec cette seule technologie, il faudrait déployer ces dispositifs par dizaines de milliers. Peu probable aussi. Encore une fois, le constat est le même et nous ramène vers la sobriété : mieux vaut éviter d’émettre du CO₂ plutôt que de tenter de l’aspirer après coup. Prévention vaut mieux que séquestration.
Rétablir les équilibres : la solution ultime
Les plantes et les algues marines absorbent environ un tiers des émissions mondiales de GES. Pas besoin de technologie. Du soleil, de l’eau, du vivant. Les cyanobactéries, ancêtres des algues, furent les premières à capter le CO₂ il y a plus de 2 milliards d’années. Depuis, leur descendance continue le travail, dans l’ombre.
En mer, le plancton joue également un rôle central. Sur terre, les arbres. Mais pas seuls. Ils forment des réseaux, interagissent et s’adaptent. Et s’ils faiblissent, c’est l’équilibre qui bascule.
On les croyait spectateurs. Pourtant, les animaux sont aussi en réalité des acteurs majeurs. Prenons les herbivores terrestres : en broutant, ils stimulent la croissance des plantes. Plus de feuilles, plus de photosynthèse. Moins d’herbivores, moins de carbone capté. En mer, les baleines fertilisent l’eau avec leurs déjections géantes qui boostent la croissance du plancton. Et ce plancton capte le CO₂. À leur mort, les baleines coulent. Elles emportent avec elles des tonnes de carbone au fond des océans. Nourrissant par là-même les abysses… et stabilisant le climat. Supprimer tous les grands cétacés d’un coup amènerait à relâcher des quantité phénoménales de CO2 dans l’atmosphère. Une absurdité.
Le méthane aussi fait partie du tableau. Ce gaz à effet de serre, 25 fois plus puissant que le CO₂, est émis massivement par le bétail. Or, les bovins sont bien plus nombreux que l’ensemble des mammifères sauvages. Mais là encore, le vivant peut contrebalancer. Certaines bactéries méthanotrophes vivent sur les troncs d’arbres ou dans les sols. Elles digèrent littéralement le méthane. Le cycle du CH₄ devient ainsi biogénique. Il dépend du vivant, pas seulement de la chimie.
Des exemples comme ceux-ci, il en existe des milliers dans la nature … du moment qu’on veuille bien la laisser un peu tranquille.
La capture du carbone est une technologie mise en avant par les entreprises. Elle permet de limiter les dégâts là où les émissions sont les plus concentrées. Mais elle ne dispense pas de sobriété. Ni d’une transformation profonde de nos modèles énergétiques. La solution n’est pas unique. Elle est multiple. Planter des arbres. Changer de modèle agricole. Réduire notre dépendance aux énergies fossiles. Repenser nos besoins. Alors oui, capturer le carbone peut faire partie du tableau. Mais en aucun cas elle ne doit devenir une excuse pour ne rien changer. Car en aucun cas, la technologie ne sauvera le vivant sur Terre.