Sommaire
L’écologie et la lutte contre les inégalités, notamment de revenu, ne font qu’un en ayant pour objectif d’aller vers la définition d’une réelle justice sociale et environnementale.
En effet, l’écologie n’est pas seulement une affaire de nature. Elle est aussi une question d’équité. Les inégalités sociales et environnementales touchent bien souvent les mêmes personnes. Les plus pauvres subissent davantage les effets de la dégradation de l’environnement. Alors qu’ils y contribuent le moins.
Ainsi, en 2024, les pays les plus pauvres émettaient 1 % du CO₂ mondial. Ils ne représentaient pour autant que 9 % de la population. À l’inverse, les pays riches concentraient 35 % des émissions pour seulement 15 % des habitants – source Our World in Data. Chaque jour, une personne du top 0,1 % émet plus de 800 kg de CO₂. À l’inverse, une personne appartenant à la moitié la plus pauvre de l’humanité n’émet qu’environ 2 kg de CO₂ par jour – source Oxfam. Cette injustice structurelle interroge la gouvernance mondiale et le sens même du développement durable.
Pauvreté, gouvernance et environnement
Dans les pays du Sud, par exemple, pauvreté et déforestation sont bien souvent liées. Le Brésil a ainsi perdu près de 70 millions d’hectares de couvert forestier. Entraînant érosion, inondations et maladies hydriques. En RDC, le faible accès l’eau potable. Une forte proportion de la population souffre alors de parasites intestinaux liés à la pollution de l’eau. Pauvreté et gouvernance défaillante interagissent créant en quelque sorte une spirale négative. Là où les institutions sont faibles, les ressources naturelles sont bradées et surexploitées. Le marché noir, l’extraction non réglementée, la corruption, le pillage de la biodiversité s’installent. Tous ces facteurs renforcent ainsi les inégalités et les souffrances.
La biodiversité mondiale en paie d’ailleurs le prix fort. La taille moyenne de plus de 5 000 espèces étudiées a chuté de près de 75 % en 50 ans – source WWF. Ces pertes se concentrent dans des régions politiquement instables. Parfois même non démocratiques. Gouvernance, écologie et démocratie apparaissent donc intimement liées.
Inégalités de revenu et faiblesse des politiques environnementales
Dans les pays riches, un autre lien se dessine : plus une société est inégalitaire, moins elle protège son environnement. Dans une société très inégalitaire :
- Les ménages riches vivent souvent dans des environnements protégés.
- Les ménages pauvres privilégient des dépenses essentielles (logement, alimentation, énergie).
- Les classes moyennes craignent toute hausse de taxes ou de dépenses publiques.
Il devient alors difficile de construire un consensus pour financer des biens publics coûteux. La dépollution de l’air ou de l’eau, les transports bas carbone ou la protection de la biodiversité coûtent effectivement très cher.
Le modèle politique de Magnani l’a montré. Lorsque les écarts de revenus s’élargissent, l’électeur moyen préfère consommer des biens privés plutôt que financer des biens publics environnementaux. Il vote donc contre une hausse des dépenses ou des taxes environnementales. Plus les inégalités augmentent, plus l’électeur médian pénalise les politiques vertes.
Dans ces mêmes sociétés, les plus riches peuvent aussi acheter un meilleur environnement :
- quartiers protégés,
- climatisation,
- assurances avec de bonnes couvertures,
- technologies à la pointe (domotique, surveillance) …
Ils ressentent moins la nécessité d’une politique collective ambitieuse. L’incitation à financer une politique environnementale forte diminue justement chez ceux qui ont les moyens de l’influencer politiquement.
Dans les sociétés inégalitaires, l’État privilégie les politiques qui soutiennent directement la croissance économique. Celles-ci profitent surtout aux riches, groupes les plus influents. Les budgets publics sont alors orientés vers :
- infrastructures productives,
- soutien aux entreprises,
- fiscalité favorable au capital.
On peut dire, que, dans ce cas, la transition écologique passe après.
Les vingt dernières années ont vu les inégalités exploser dans la plupart des économies développées. Avec pour conséquence, l’affaiblissement de la portée des politiques climatiques. Ainsi, la qualité de l’air, la taxation verte ou la recherche environnementale progressent plus vite dans les pays les plus égalitaires (en gros les pays du nord de l’Europe). Dans des pays marqués par la fracture sociale, tels les États-Unis, c’est bien souvent le contraire. En 2025, avec le retour du Président Trump, le recul écologique a été total.
Justice environnementale : un principe politique mondial
La notion de justice environnementale dénonce le fait que les minorités pauvres subissent l’essentiel des nuisances. En 1994, le décret fédéral 12898 a obligé les agences américaines à intégrer cette justice dans leurs politiques publiques (en théorie en tous cas). Depuis, le Président Trump s’est d’ailleurs attaqué à ce dispositif mis en place par Bill Clinton afin de l’alléger pour lever les contraintes des entreprises dans le domaine environnemental. Une question de politique mais aussi de gros sous. Des déclinaisons de cet Executive Order existent ailleurs dans le monde. Chacune avec ses spéficités.
En France, le terme « inégalités écologiques » apparaît dans un document préparatoire au Sommet de Johannesburg (2002). Il désigne :
- les différences d’exposition aux nuisances (bruit, pollution, risques industriels, canicule, inondations),
- les inégalités d’accès à un cadre de vie sain (espaces verts, air pur, eau potable fiable),
- les variables sociales qui accentuent la vulnérabilité (revenus, âge, isolement, précarité énergétique).
L’idée française est que l’environnement n’est pas un décor, mais un facteur d’inégalité sociale qui influence la santé, le logement, l’espérance de vie et la qualité de vie.
Inégalités territoriales et sociales face au risque
Les inégalités environnementales se lisent aussi sur les cartes. En France, les zones urbaines sensibles regroupent les deux tiers des habitants exposés aux risques industriels. Dans le Nord, les communes les plus pauvres cumulent souvent pollution, bruit et risques d’inondation. Mais la vulnérabilité ne tient pas qu’au lieu : elle est aussi sociale. Les canicules à répétition, avec des dizaines de milliers de morts depuis 2003, frappent les plus âgés, les plus isolés, ceux vivant dans les fameuses passoires ou bouilloires thermiques. Ces “catastrophes naturelles” révèlent des inégalités de santé, de logement, de revenus et d’accès aux soins. Le dérèglement climatique ne fait qu’accentuer ces fractures.
Vers des politiques “social-écologiques”
Exigence sociale et exigence écologique sont elles conciliables ? Oui, c’est une évidence théorique. Mais à condition d’intégrer les deux logiques dans des politiques cohérentes. L’exemple de la mise en place des taxes vertes est ici pertinent. Ces taxes réduisent les émissions. Mais elles peuvent aussi être régressives si elles ne sont pas compensées. Il est alors nécessaire de redistribuer les recettes vers les ménages les plus modestes. On a vu les conséquences d’une taxe carbone injuste et surtout mal expliquée. Le mouvement des gilets jaunes, en France, naît d’une colère diffuse autour de l’augmentation de la taxe sur les carburants prévue pour janvier 2019. Cette taxe est perçue comme injuste, car :
- elle pèse davantage sur les classes moyennes et populaires,
- elle touche d’abord les travailleurs vivant loin des centres urbains,
- elle arrive dans un contexte de stagnation du pouvoir d’achat.
Très vite, le mouvement dépassera la seule question du carburant pour devenir une contestation plus large de :
- la fiscalité jugée injuste,
- la baisse du pouvoir d’achat,
- les inégalités territoriales,
- le sentiment d’abandon des zones rurales et périurbaines.
Toujours en France, la lutte contre la “précarité énergétique” va dans le même sens. Les ménages les plus pauvres consacrent une part bien importante de leur revenu pour payer leurs factures d’énergie que les plus riches. Les explications sont multiples :
- les ménages pauvres ont des logements moins bien isolés,
- ils subissent davantage les passoires thermiques,
- ils ne peuvent pas financer des rénovations ou équipements performants,
Leur budget est donc proportionnellement beaucoup plus affecté par les dépenses d’énergie. On a développé des aides ciblées, des chèques énergie … pour tenter de compenser et essayer d’améliorer à la fois le pouvoir d’achat et le climat. Mais ces dispositifs sont souvent lourds à gérer, coûteux et peu performants au final dans un Etat déjà surendetté.
On le comprend : les défis écologiques et sociaux ne s’opposent pas. Au contraire, ils s’entrelacent. Les plus riches sont les plus pollueurs ; les plus pauvres, les premières victimes. Pourtant, la justice environnementale offre un horizon commun. En plaçant la dignité humaine au cœur des politiques climatiques, les sociétés peuvent briser le cercle des inégalités. Développement durable, justice sociale, sobriété et solidarité doivent être les bases de l’écologie politique. Cet article est issue de la lecture du document Ecologie et inégalités – Eloi Laurent – 04/2009.