Sommaire
Depuis quarante ans, l’économie a investi le champ de l’écologie et de la gestion de l’environnement, avec de nombreuses promesses souvent non tenues et des impasses certaines.
Elle a inventé des outils, des taxes, des marchés. Elle a promis efficacité, rationalité et équilibre. Mais les résultats restent maigres : les émissions montent, les inégalités s’élargissent, les limites planétaires se rapprochent. Alors, que produit vraiment cette « mise en économie » ? Et pourquoi la politique s’efface-t-elle si souvent derrière la fiction du marché ?
L’environnement mis en marché
Depuis la fin des années 1980, les institutions européennes et internationales ont promu les « instruments économiques » : quotas, permis, certificats, marchés du carbone. Ces dispositifs traduisent les externalités en prix. Mais ces marchés sont loin d’être spontanés : ils demandent une intervention publique continue. Même créés ad hoc, ils échouent souvent à produire un prix crédible. On a construit ces marchés pour « donner un prix à la pollution », mais dans la pratique, ce prix est souvent bancal et peu utile. Le marché carbone européen en offre un exemple clair : conçu pour s’autoréguler, il n’a cessé d’être réformé pour… être maintenu en vie. Marchés de “droits à polluer”, de “crédits biodiversité” sont là pour :
- Faire apparaître un prix qui reflète le “coût environnemental” (par exemple, 1 tonne de CO₂ = X euros).
- Orienter les comportements : si polluer devient cher, les entreprises doivent investir dans des technologies plus propres, changer de procédés, etc.
Mais trop de permis par rapport aux quotas au départ provoque l’effondrement des prix. Exemple typique : au début du marché carbone européen, les États ont distribué tellement de quotas que le prix du CO₂ est tombé très bas, parfois proche de zéro. Pour les industriels, il coûtait moins cher de continuer à polluer que d’investir dans des réductions d’émissions. Les prix sont aussi trop volatil, impossible de planifier. Enfin, la dépendance au politique empêche le marché de s’autoréguler. Du coup, le prix ne vient pas seulement de l’offre et de la demande “économiques”, mais aussi de coups de volant politiques réguliers. Enfin, un prix du CO₂ vraiment efficace pour le climat serait très élevé. Mais un prix trop élevé choque les secteurs industriels, les consommateurs, les gouvernements. On se retrouve souvent avec un compromis : un prix “supportable” politiquement, mais insuffisant pour transformer l’économie.
Quand le marché devient un instrument politique
La critique classique accuse ces marchés de « dépolitiser » la question écologique. On transforme un débat collectif en question technico-économique : le climat devient une variable de prix, non un bien commun. Mais l’analyse sociologique nuance ce diagnostic. Ces marchés ne suppriment pas la politique ; ils la déplacent. Ils redéfinissent les rapports de pouvoir : l’action publique consiste désormais à faire fonctionner le marché. La Commission européenne, par exemple, s’impose comme arbitre du système carbone en maintenant la frontière entre régulation politique et autonomie marchande. On construit bien souvent des systèmes artificiels qui ne peuvent durer dans le temps.
Le SEQE européen
Créé en 2003, le Système européen d’échange de quotas d’émission (SEQE-UE) repose sur une fiction : celle d’un marché « pur », autorégulé. Mais il a fallu une intervention constante pour le stabiliser. Le Linear Reduction Factor (1,74 %, puis 2,2 %) fixe la baisse automatique des quotas. Le LRF indique de combien le plafond total de quotas d’émission (le “cap”) diminue chaque année, de manière automatique et linéaire. Autrement dit : chaque année, on réduit un peu plus la quantité totale de CO₂ que les entreprises ont le droit d’émettre.
Imaginons que le marché carbone autorise 2 000 millions de tonnes de CO₂ cette année.
Avec un LRF de 2,2 % : l'an prochain, le plafond baisse de : 2 000 × 0,022 = 44 millions de tonnes. Donc le cap devient : 1 956 millions de tonnes.
L’année suivante, on réapplique la même formule.
C’est linéaire (avec le pourcentage de chaque année). Le LRF donne l’illusion d’un marché autonome, alors qu’il s’agit d’un choix politique :
- 1,74 % ne mène pas à la neutralité carbone.
- 2,2 % non plus, sans mesures supplémentaires.
C’est une décision technocratique qui produit un rythme de réduction… et ce rythme est bien souvent trop lent pour éviter de braquer les acteurs.
La Market Stability Reserve retire ou libère des quotas selon des formules mathématiques. C’est un mécanisme automatique qui sert à stabiliser le marché carbone européen en retirant ou en remettant des quotas d’émission en circulation. On peut l’imaginer comme un réservoir où l’on place les quotas en trop, ou dont on retire des quotas si le marché en manque.
Après la crise de 2008, les émissions ont baissé mais le nombre de quotas distribués n’a pas changé. Résultat :
- Surabondance de quotas
- Effondrement du prix de la tonne de CO₂ (parfois proche de 5 €)
- Aucun signal économique pour réduire les émissions
Pour sauver le marché, l’UE a créé en 2015 la MSR. Le but : « dégager les discussions politiques », disait la Commission. Cette logique vise à « purifier » le marché du politique. Or, cela revient à confier à la technocratie le pouvoir de définir la trajectoire climatique de l’Europe.
Les outils existent mais on le voit, leur mise en place technocratique ne favorise pas leur implantation pérenne.
Technologies « propres » et biocarburants durables
Avant le SEQE, la directive IPPC de 1996 proposait un autre modèle : agir sur les procédés industriels en imposant les « meilleures techniques disponibles ». C’était une approche intégrée : locale, matérielle, participative. Mais le marché du carbone a extrait le CO₂ de ce cadre pour en faire un objet abstrait, échangeable, désarrimé des usines réelles.
À l’inverse, le marché des biocarburants « durables », créé en 2009, a tiré les leçons du fiasco carbone. Il a refusé la déréalisation totale : la directive RED impose une traçabilité matérielle par le « système d’équilibre massique ». Pas de crédit virtuel, pas de spéculation sur la durabilité. Le lien entre matière et valeur environnementale est maintenu.
Equivalence entre gaz
Le marché carbone repose sur une opération scientifique et politique : rendre commensurables des gaz différents. On convertit le méthane, le protoxyde d’azote, ou les HFC en « tonnes équivalent CO₂ ». Cette équivalence n’est pas neutre. Elle crée une unité d’échange universelle, ouvrant la voie au commerce des émissions. Mais elle gomme les différences physiques et sociales : un kilo de CO₂ français vaut un kilo chinois. Cette simplification rend le marché possible, tout en rendant invisible la matérialité des pollutions.
Financiarisation climatique
La finance climatique s’est imposée comme le nouveau moteur du capitalisme vert. L’Accord de Paris en 2015 a placé la finance au cœur de la transition avec pour but d’aligner les flux financiers sur les objectifs climatiques. Mais derrière les grandes déclarations, la logique reste libérale. Les obligations vertes rassurent les investisseurs sans contraindre les émetteurs. Les produits verts s’ajoutent au système ; ils ne le transforment pas.
Marchés imbriqués et négociations locales
Les marchés des « meilleures techniques disponibles » et des biocarburants durables montrent une autre voie. Ils n’isolent pas le marché ; ils l’articulent à la négociation. Les États membres, les ONG, les industriels participent à la définition des critères. Ces dispositifs conservent la matérialité : ils relient normes, procédés et territoires. Mais là aussi, les asymétries demeurent : les grandes firmes dominent la discussion, tandis que les ONG et producteurs locaux manquent de moyens pour peser.
Les marchés environnementaux ne sont ni bons ni mauvais par nature. Leur efficacité dépend de leurs frontières. Quand elles sont rigides, le marché devient un fétiche technocratique. Quand elles sont poreuses, la politique revient, mais l’équité devient difficile. Alors, mieux vaut parler d’écologie des instruments : comprendre comment chaque outil, chaque formule, chaque marché, redéfinit le pouvoir de décider.
Faire l’économie de l’environnement, c’est d’abord choisir comment on articule science, politique et finance. L’Europe a souvent confondu régulation et retrait. Elle a délégué à la « main invisible » la gestion du vivant. Les marchés sont sous perfusion et la planète est en surchauffe. Il faut donc reconnecter l’économie à la matérialité écologique. Replacer les limites physiques au cœur du droit. Réhabiliter la norme, le seuil, la discussion publique. En somme, ré-encastrer le marché dans la biosphère. Car le climat n’a pas de prix, juste des bornes. Et l’économie réelle de l’environnement, c’est prendre en compte ces limites.