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À la veille de la Fashion Week, le leader de la fast fashion chinois fait une entrée fracassante en France dans les grands magasins avec, au passage, une compromission des décideurs qui est éclairante à bien des égards.
Dès novembre, la marque chinoise d’ultra-fast fashion ouvrira six boutiques permanentes, notamment à Paris ou Reims … Une victoire commerciale pour certains. Un scandale politique, économique et moral pour d’autres. Car derrière cette installation, se cache bien plus qu’un simple choix de partenariat : c’est le symbole d’un renoncement « collectif ».
La déferlante du jetable
Née en 2012, la marque est devenue en dix ans le géant mondial de la mode à bas prix. Chaque jour, 7 000 nouveaux modèles apparaissent sur son site, contre une centaine chez ses concurrents. Les vêtements sont fabriqués à la chaîne, dans des ateliers chinois souvent accusés d’exploiter des ouvriers, parfois ouïghours. Les prix dérisoires séduisent notamment les jeunes générations, mais le coût réel est colossal : pollution textile, émissions de CO₂, montagnes de déchets.
En 2024, un peu moins de 5 milliards de colis de faible valeur, à 91 % venus de Chine, ont inondé l’Europe. Cette avalanche logistique triple en deux ans, nourrissant un modèle fondé sur le gaspillage. Cette entreprise chinoise et d’autres ne respectent aucun de leurs engagements environnementaux ou sociaux.
Et pourtant, la marque avance, sûre d’elle, portée par des alliés inattendus.
Des alliances troubles
C’est la Société des grands magasins qui a ouvert la voie. Propriétaire du BHV Marais et de plusieurs Galeries Lafayette, elle promet une “revitalisation des centres-villes” et 200 emplois créés. Mais cette justification sonne creux. Peut-on “revitaliser” une économie locale avec une marque dont les produits traversent la planète au mépris de la plupart des règles environnementales ? Sans oublier les conditions de travail sur place qui sont inadmissibles.
Le partenariat choque jusque dans les rangs des Galeries Lafayette. Leur direction dénonce une décision “en contradiction totale avec leurs valeurs”. Même la Caisse des dépôts, pourtant impliquée dans le rachat du BHV, s’est désolidarisée, affirmant “ne pas cautionner ce type de partenariat”.
La Fédération nationale de l’habillement est scandalisée. Ce qui se joue ici dépasse la mode : c’est la crédibilité de l’économie française qui est déjà bien fragilisée. Nous sommes loin des discours sur la réindustrialisation de la France. Pas mieux sur l’écologie qui devait être la boussole du dernier quinquennat.
Une complaisance politique
Le scandale ne s’arrête pas aux vitrines. Un ancien ministre de l’Intérieur, a rejoint en 2025 le comité de “responsabilité sociétale” de l’entreprise chinoise. Il y conseille le géant chinois sur ses “bonnes pratiques environnementales”. Une nomination qui interroge : comment un ex-ministre peut-il se mettre au service d’un symbole d’anti-sobriété ? Comment peut-on imaginer que ces personnes qui sont parfois aux commandes de la France défendent les intérêts des citoyens français ? Pareil, on comprend mieux l’inefficacité de ces mêmes politiques dans les domaines liés à l’environnement quand on défend de tels acteurs commerciaux.
La marque gagne ici bien plus qu’une boutique : elle gagne une respectabilité politique. Et la France, elle, perd un peu plus de sa cohérence écologique. Au moment où le pays prétend lutter contre la fast fashion, un ancien membre du gouvernement sert de caution à l’un de ses pires représentants.
Ils mettent en avant le pouvoir d’achat des français. Alors que dire du pouvoir d’achat de ceux qui vont se retrouver impactés par cette arrivée de la marque chinoise en France. Bref, l’argent et l’économie des plus forts avant tout …
Fast, ultra-fast : la course à la compromission
Certains tentent de justifier en disant que d’autres grandes chaînes déjà présentes ne valent guère mieux. Certes, le secteur tout entier reste problématique. Mais la marque chinoise pousse la logique à l’extrême. Ses vêtements en polyester saturent les circuits logistiques, ses prix écrasent les artisans, ses pratiques trompent les consommateurs.
En juin, la marque a été condamnée à 41 millions d’euros d’amende pour pratiques commerciales trompeuses. En septembre, la CNIL lui inflige 150 millions d’euros pour non-respect des données personnelles. Et malgré ces sanctions, l’entreprise avance, encouragée par des acteurs français trop heureux d’en tirer un bénéfice rapide.
Cette “normalisation” de l’ultra-fast fashion révèle une compromission plus large. Elle montre que, face aux profits immédiats, la souveraineté économique, l’éthique et la planète ne pèsent plus grand-chose.
L’arrivée du leader chinois dans nos centres-villes n’est pas un simple fait commercial. C’est le reflet d’un modèle économique qui s’autodétruit. La France, berceau de la haute couture, offre aujourd’hui ses vitrines à l’industrie du jetable. Et certains de ses dirigeants, politiques ou économiques, en deviennent les VRP. Au fond, cette histoire raconte une faillite collective : celle d’un pays qui prétend défendre la sobriété et la réindustrialisation, tout en déroulant le tapis rouge à ses fossoyeurs. Le scandale n’est pas seulement chinois, il est surtout français.