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En ce qui concerne la pêche française, le taux d’émissions dépend surtout de la taille des bateaux composant la flotte.
Et là, les données sont nettes : 1 % des navires génère un peu moins de 30 % des émissions. La pêche française émet 1,1 million de tonnes de CO₂ par an, soit autant que toute la filière numérique dans l’Hexagone. Ce constat, inédit, découle du premier bilan carbone complet du secteur établi par BLOOM et le Shift Project.
Il dépasse le simple carburant et inclut la fabrication des navires, les fuites des gaz frigorifiques et même le carbone libéré par les fonds marins. La conclusion est claire : la pêche industrielle géante tire le secteur vers un modèle climaticide.
Empreinte carbone et taille des navires
Plus les navires grandissent, plus les émissions augmentent. Cela peut paraitre intuitif cela dit. Ainsi, les bateaux de plus de 24 mètres représentent moins de 4 % de la flotte. Mais ils produisent près de la moitié des émissions. Avec, en haut de l’échelle de pollution, les 39 navires de plus de 40 mètres. Ils constituent 1 % de la flotte, mais 29 % des émissions totales.
Ces colosses ramènent du thon tropical ou du poisson bleu depuis l’océan Indien ou l’Atlantique tropical. Ils consomment beaucoup de carburant, utilisent des filets gigantesques, embarquent une chaîne du froid complète et mobilisent des équipages parfois transportés par avion. Leur empreinte grimpe donc très vite. D’ailleurs, 20 de ces navires émettent autant que 80 000 voitures thermiques en un an. En comparaison, les bateaux de moins de 12 mètres, qui représentent 73 % de la flotte, n’émettent que 14 % du total.
Chalutage de fond : un problème central
Le deuxième enseignement frappe tout autant. Le chalutage de fond domine l’empreinte carbone sectorielle. Cette technique, très énergivore, représente :
- 73 % des émissions de la flotte,
- pour 14 % des navires,
- et seulement 54 % de la valeur économique débarquée.
Le détail est encore plus sévère : 583 chalutiers de fond, soit 11 % de la flotte, produisent 46 % du CO₂ du secteur. Cela représente 530 000 tonnes de CO₂, autant que l’ensemble des émissions d’une agglomération comme Cannes. La raison paraît évidente. Un chalut de fond nécessite une puissance énorme pour racler les sédiments. Ces engins remuent aussi du carbone stocké, parfois depuis des millénaires. Entre 8 % et 44 % des émissions totales pourraient provenir de cette seule remise en suspension du carbone marin. Même avec l’hypothèse la plus prudente, l’impact reste massif.
Mais ce n’est pas tout. Le chalutage de fond abrase les fonds marins à grande échelle. Il réduit la biodiversité, affaiblit la productivité biologique et casse la capacité de l’océan à stocker du carbone.
Argent public et émissions
Le paradoxe est choquant. Les chalutiers de fond émettent plus. Pourtant, ils touchent plus de subventions par kilo pêché que les techniques douces (casiers, filets, lignes). Cette situation provient d’une exemption créée en 2003 sur la taxe sur les produits énergétiques. Elle visait initialement quelques secteurs, mais elle soutient aujourd’hui les navires les plus polluants. Ainsi, les chalutiers de fond reçoivent trois fois plus d’aides par kilo pêché que la petite pêche. Cette distorsion subventionne le carburant, donc les émissions. Elle entretient aussi un modèle industriel qui détruit les emplois, la valeur ajoutée et les écosystèmes.
Petite pêche : faible carbone et forte valeur sociale
Ce bilan revalorise clairement la petite pêche. Les arts dormants (des engins immobiles ou en dérive où les poissons viennent se piéger), souvent pratiqués par les navires de moins de plus petites tailles (une dizaine de mètres), émettent beaucoup moins : sept fois moins par marin qu’un navire de 40 mètres. Ils créent plus d’emplois, impactent moins les habitats et détruisent beaucoup moins de carbone marin. Ils remplacent même, à effort égal, un volume significatif de captures issues du chalutage ou des sennes. Ce modèle, pourtant fragile, constitue la base d’une transition juste et sobre.
L’impasse du techno-solutionnisme
Les pouvoirs publics misent beaucoup sur l’efficacité énergétique des moteurs ou sur des carburants alternatifs comme l’hydrogène ou les biocarburants. Mais ces solutions ne résolvent ni la surconsommation d’énergie, ni la destruction des fonds marins, ni le gigantisme de la flotte industrielle. L’étude le montre très clairement : la transition énergétique ne suffira pas. Seule une transition structurelle permettra une pêche compatible avec le climat et les limites planétaires. Cela implique d’orienter les quotas vers des engins sobres, de réduire la taille des plus grands navires et de repenser les subventions.
Le bilan carbone de la pêche française met donc fin à une illusion confortable. Le secteur n’émet pas un CO₂ de manière homogène. Il dépend presque entièrement de la taille des navires et des méthodes utilisées. Quelques dizaines de bateaux concentrent un tiers du problème dans un monde déjà réchauffé de 1,5 °C. Le chalutage de fond, très polluant, très destructeur et peu rentable, ne peut plus rester la colonne vertébrale du modèle français. La solution existe pourtant. Elle repose sur les arts dormants, la sobriété énergétique, la restauration des fonds marins et la transition vers une pêche à haute valeur écologique et sociale.