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D’ici à 2050, près de 3 milliards de personnes supplémentaires pourraient faire face à une pénurie d’eau potable, pas seulement liée au climat déréglé mais à la pollution par l’azote.
L’étude parue dans Nature Communications en 2024 révèle un facteur longtemps sous-estimé : la pollution à l’azote, liée aux pratiques agricoles et urbaines. Un tiers des rivières du monde pourraient devenir impropres à l’usage humain.
À cette menace quasi invisible s’ajoute le réchauffement climatique, formant un cocktail détonant.
Une pénurie d’eau plus grave que prévu
Jusqu’ici, les scientifiques évaluaient la rareté de l’eau selon la quantité disponible. Or, cette nouvelle étude intègre aussi sa qualité. Résultat : en 2010, plus de 2 500 bassins fluviaux souffraient déjà de pénurie d’eau « propre ». En 2050, ce nombre pourrait grimper à plus de 3 000, soit un triplement par rapport aux seules pénuries de quantité.
80 % de la population mondiale vit déjà dans ces bassins menacés. Sans changement notable et drastique, ce chiffre atteindra plus de 90 % en 2050. Asie, Afrique, Amérique du Nord et Europe sont en première ligne.
De la fertilité augmentée à une toxicité accrue
L’azote est un composant essentiel de l’air que nous respirons et des protéines du vivant. Pourtant, sous sa forme réactive (nitrate, ammoniac, protoxyde d’azote), il devient un polluant dangereux pour la biodiversité. Les origines sont clairement identifiées : engrais agricoles, eaux usées non traitées, combustion fossile sont à l’origine de la saturation des sols et des rivières.
Dans l’eau, l’azote provoque le développement d’algues toxiques. Celles-ci privent l’eau d’oxygène. Elles tuent les poissons. C’est ainsi qu’on se retrouve avec des « zones mortes » côtières. Aujourd’hui, cette pollution est un des principaux facteurs de déclin de la biodiversité. Juste après la destruction des habitats et le dérèglement climatique.
Une bombe climatique et sanitaire
Le protoxyde d’azote, issu de l’interaction entre engrais et micro-organismes du sol, est bien plus réchauffant que le CO₂ (environ 300 fois plus avec une durée de vie de 120 ans!). Il reste donc actif plus d’un siècle dans l’atmosphère. Les engrais favorisent aussi les émissions d’ammoniac. Celles-ci forment des particules fines dangereuses pour les poumons.
Ces nitrates, dans l’eau potable, augmentent le risque de cancer chez les adultes. Ils provoquent notamment le syndrome du bébé bleu, une affection potentiellement mortelle. La pollution azotée devient ainsi un enjeu sanitaire global. Tout particulièrement dans les régions rurales mal équipées en infrastructures d’assainissement.
Une pression économique et agricole
L’agriculture intensive, c’est plus de 80 % des engrais azotés mondiaux.Et si nous ne changeons pas de modèle maintenant, ce pourcentage continuera d’augmenter. Afrique, Inde, Chine, Europe ou encore l’Amérique du Nord sont aussi les régions les plus concernées.
Le coût de cette pollution est très important. On l’estime à plusieurs centaines voire millier de milliards de dollars par an- PNUE. On peut ajouter une perte de productivité des écosystèmes. Mais aussi des dépenses de santé publique en augmentation. Enfin, on imagine facilement des conflits d’usage entre agriculture, industrie et besoins domestiques. Une bombe à retardement qui peut potentiellement être à l’origine d’un probable effondrement.
Un appel urgent à la sobriété azotée
Face à cette crise, l’ONU a adopté deux résolutions pour une gestion durable de l’azote. Le but est de réduire les pertes azotées d’ici à 2030. Le PNUE a également lancé la campagne #CombattreLaPollution pour sensibiliser à ces enjeux.
Des solutions existent. On peut notamment améliorer les systèmes d’épuration. Le coût est par contre loin d’être négligeable et en ces temps de crise, pas facile d’ouvrir de nouveaux chantiers pourtant indispensables, vitaux même. On peut aussi fertiliser au plus juste selon les besoins des cultures. Ou encore recycler le fumier. Ces stratégies permettent de réduire simultanément et sensiblement les pollutions de l’eau, de l’air et du sol.
Garantir l’accès à une eau saine devient dès maintenant un défi planétaire. La crise de l’azote est moins visible que celle du carbone, c’est vrai. Mais elle risque de devenir tout aussi déstabilisante. Sans action rapide, l’azote transformera nos rivières en pièges écologiques, voire en mouroir. L’urgence est claire : repenser notre modèle agricole, moderniser nos infrastructures, et faire de l’azote un enjeu politique majeur. Encore une fois, pour devenir résilient, nous devons réinventer un nouveau monde et aller vers plus de sobriété … azotée aussi.