Sommaire
Pour Vanessa Nakate, l’écologie n’est pas une abstraction, c’est une affaire de survie et son combat pour une justice climatique est le combat d’une vie.
Depuis sa première grève en 2019, elle n’a cessé de relier l’invisible au visible, la science aux réalités de terrain, la crise climatique à la pauvreté énergétique. À 29 ans, elle est devenue une lanceuse d’alerte incontournable. Et surtout, une voix du « Sud global » qu’on ne peut plus ignorer.
Une jeunesse marquante
Vanessa naît et grandit à Kampala. Dans son pays, les arbres tombent vite. Trop vite. Le bois chauffe les repas, finance l’école, structure la vie des villages. Très tôt, elle comprend le lien entre déforestation, précarité et dépendance énergétique. Mais c’est dans l’Est de l’Ouganda que l’urgence climatique s’impose avec fracas : glissements de terrain, inondations dévastatrices, morts par centaines. Là-bas, la nature n’attend pas les rapports du GIEC pour frapper. Tout commence par une prise de conscience. Une mission de plantation d’arbres organisée par son père en 2016. Un geste anodin qui plante les premières graines d’un engagement qui deviendra radical.
Ce n’est pas un article scientifique qui éveille donc Vanessa. Ce sont les souffrances humaines. Les déplacements forcés et les récoltes perdues. Les enfants privés d’école. En 2018, elle commence à chercher, à lire, à comprendre. Puis, inspirée par Greta Thunberg, elle lance en janvier 2019 sa propre grève climatique, seule devant le Parlement. Sa pancarte parle d’avenir. Mais aussi de dignité.
Une lutte pour une justice climatique
Pour Vanessa Nakate, agir pour le climat n’a de sens que si cela rime avec justice. Elle le répète inlassablement : « toute action climatique n’est pas forcément synonyme de justice climatique ». Car certaines solutions vertes peuvent reproduire les violences du passé. L’extraction de lithium ou de cobalt alimente les batteries des voitures électriques… mais aussi le travail forcé, les discriminations, les atteintes aux droits humains. Elle interpelle les décideurs. Quand une solution profite à un pays et détruit une communauté ailleurs, ce n’est plus une solution. C’est une injustice maquillée en progrès. Elle invite à écouter les voix locales, à dialoguer, à construire avec, jamais contre. Même un projet solaire doit commencer par une question posée aux habitants : à qui profitera cette énergie ?
Dans son pays, comme ailleurs sur le continent africain, de nombreuses communautés voient déjà leur quotidien englouti par des sécheresses sévères, des inondations brutales ou des récoltes ravagées. En effet, prisonnières de la pauvreté, elles perdent le peu qu’elles ont, luttant sans relâche pour subsister. Des décennies de développement risquent d’être balayées en quelques années. Pire : dans certaines régions, les effets sont devenus si violents que l’adaptation n’est plus possible. Elle dénonce alors une réalité ignorée par nombre de décideurs : la crise climatique pousse déjà des millions de personnes hors de leur zone de résilience.
Mais au-delà des catastrophes naturelles, c’est une injustice structurelle qu’elle pointe : les peuples les plus affectés par le dérèglement climatique sont aussi ceux qui y ont le moins contribué. Depuis plusieurs années, Vanessa Nakate plaide ainsi avec d’autres militants du Sud global pour la création d’un fonds de compensation des pertes et dommages. Il s’agirait d’aider les pays vulnérables à faire face aux conséquences irréversibles du dérèglement, celles qu’aucune technologie, aucun plan d’adaptation ne pourra empêcher.
La question n’est pas uniquement économique. Elle est profondément politique. Selon les Nations Unies, chaque dollar investi dans une infrastructure résiliente au climat permettrait d’économiser jusqu’à six dollars. Mieux encore : ces investissements se traduisent en emplois durables, en meilleure éducation, en innovation et en qualité de vie. La résilience climatique, loin d’être une dépense, devient un puissant levier de justice sociale et de prospérité partagée. Le 22 juin 2023 à Paris, lors du Sommet pour un nouveau pacte financier mondial, Vanessa Natake a marqué les esprits. Elle a en effet succédé à Emmanuel Macron à la tribune et imposé une minute de silence aux chefs d’État présents, en hommage aux victimes du dérèglement climatique. Un silence lourd de sens, qui en disait long sur les absents des négociations et la volonté des grandes puissances.
En 2020, elle avait déjà dénoncé l’invisibilisation de son continent. Retirée d’une photo prise à Davos aux côtés de Greta Thunberg et d’autres militantes blanches, elle avait lancé : « Vous n’avez pas seulement effacé une photo. Vous avez effacé un continent. »
Aujourd’hui, elle continue de rappeler à chaque sommet une vérité essentielle : il n’y aura pas de transition juste sans justice climatique.
L’Afrique face à l’illusion fossile
L’Ouganda comme beaucoup de pays africains fait face à un dilemme cruel : fournir de l’électricité à des millions de citoyens ou céder aux sirènes du pétrole. Vanessa Nakate, elle, refuse le chantage énergétique. Les combustibles fossiles n’ont malheureusement jamais sorti le continent de la pauvreté énergétique. Elle cite le Nigeria, le Mozambique : malgré les forages, les communautés restent dans l’ombre.
Ce qu’elle réclame est donc clair : un financement massif et direct des énergies renouvelables, pensées à l’échelle des villages. L’énergie décentralisée change la donne. Elle n’attend pas les lignes à haute tension et elle permet d’éclairer une classe, d’alimenter un appareil de cuissson, de redonner un avenir. L’Europe, selon elle, doit cesser de remplacer le gaz russe par celui du Sahel. Elle doit effectivement soutenir la transition écologique, pas l’extraction.
Le projet Green School
Face à l’inaction internationale, Vanessa agit. En 2019, elle lance alors le projet Green School. L’idée est simple : équiper les écoles rurales de panneaux solaires et de fourneaux écologiques. L’impact est immédiat. Les élèves peuvent lire le soir. Les enseignants préparent leurs cours. Le bois de chauffe diminue, les dépenses aussi. Mais le vrai changement est ailleurs. C’est dans les visages illuminés par la lumière, dans les discussions entre élèves sur les panneaux installés, dans la fierté de participer. Le projet donne corps à une écologie populaire, ancrée, partagée. À ce jour, vingt-neuf écoles en ont bénéficié.
L’éducation des filles
Pour Vanessa Nakate, il n’y a pas de lutte climatique sans autonomisation des filles. En Afrique subsaharienne, des millions d’entre elles quittent l’école, souvent à cause de la crise climatique. Mariages forcés, corvées d’eau, famine : autant de barrières invisibles qui freinent leur avenir. Pour elle, éduquer les filles, c’est renforcer la résilience des communautés. C’est donner des outils, de la liberté, des compétences pour répondre aux chocs. La transition écologique passe par les bancs de l’école. C’est un levier puissant mais trop négligé.
Une COP africaine, mais pour qui ?
Vanessa Natake participe aux différents COP. Elle y entend les promesses non tenues. Les discours creux. Elle réclame une COP africaine, mais pas seulement géographique. Une COP réellement connectée aux réalités africaines. Aux pertes irréversibles. Aux 100 milliards de dollars toujours attendus. Elle plaide pour un fonds spécifique dédié aux pertes et dommages. Car certaines blessures ne se réparent pas. On ne compense pas une île engloutie. On ne ramène pas une enfance volée. Le climat, ce sont des chiffres, oui. Mais surtout des vies.
Vanessa Nakate n’est donc pas une simple militante. Elle est une vigie. Une femme qui relie écologie, dignité et justice sociale. Elle ne demande pas la charité mais elle exige la cohérence. Elle appelle à une écologie qui libère, pas qui reproduit l’injustice. Son combat incarne une Afrique qui se lève, lucide, exigeante, résolument tournée vers l’avenir. Elle nous rappelle que le changement vient des communautés, que la justice climatique commence par l’écoute, et que l’éducation, l’énergie, l’équité ne sont pas des options, mais des fondations. Dans un monde souvent sourd aux alertes du Sud, Vanessa Nakate reste debout. Et elle parle fort. Pour que personne ne dise : nous ne savions pas.