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Les signaux d’effondrements possibles et multiples sont de plus en plus visibles alors, plutôt que de subir jusqu’au bout, à défaut de lutter contre, autant essayer de nous y préparer.
Ainsi, nous vivons un processus, pas un “jour d’après”. Un long glissement, nourri par nos activités. Pourtant, nous conservons encore une part de contrôle ou de pouvoir d’action. Dès lors, adoptons un regard lucide, chiffré, relié aux vécus. Avant de passer, dans l’idéal, à un système d’entraide organisée.
L’effondrement : un processus
D’abord, il faut sortir du mythe hollywoodien. L’effondrement n’arrive pas « d’un coup » mais avance par paliers, bascules et cascades. Ensuite, repérons les « early warning signals / signaux avant-coureurs». En effet, ceux-ci annoncent une rupture proche mais n’énoncent pas une date précise. Enfin, il faut assumer un « catastrophisme éclairé ». Car l’humain agit comme si la catastrophe était certaine. Nous ne cherchons qu’à l’éviter ou l’atténuer. Plus à l’éviter.
Des risques écologiques majeurs
Commençons par la biodiversité. Un suivi mondial de 40 000 populations montre un recul d’environ 75 % depuis les années 1970. Ce n’est plus un signal. C’est un fait. De plus, des points de bascule émergent. Les scientifiques surveillent l’AMOC. Ce grand courant atlantique ralentit et montre des signes de fatigue. Les populations de poissons s’effondrent et les algues explosent. Enfin, la mer chauffe et se modifie. Les vagues de chaleur marines fragilisent les coraux. Les chaînes alimentaires côtières s’en trouvent déstabilisées. Là encore, le lien avec nos émissions reste évident.
Le système bascule, souvent sans avertissement. En outre, les pandémies récentes nous rappellent la dynamique biologique. Les émergences ont augmenté, environ multipliées par quatre depuis les années 1950. Donc, l’écologie et la santé s’entrelacent. Elles réagissent à la déforestation, à l’urbanisation, et aux pratiques agricoles intensives.
Les “changements globaux” interagissent. Le climat amplifie la plupart des autres crises. La démographie, l’urbanisation et le recours aux énergies fossiles notamment en sont les principaux moteurs. Ainsi, les relations causales se renforcent et bouclent en retour. D’où le risque d’effondrement global, et non d’une simple “crise”.
Les limites planétaires offrent un cadre. Elles définissent des seuils à ne pas franchir. En 2015, plusieurs frontières dépassent déjà des zones de sécurité. Le climat et l’érosion de la biodiversité figurent parmi les plus critiques. L’empreinte écologique dépasse la biocapacité mondiale. Les émissions de gaz à effet de serre en constituent la part majeure. Ce dépassement accroît l’instabilité des écosystèmes. Et il accélère les bascules.
Et, en France, les chiffres sont inquiétants. Les émissions territoriales atteignent 5,9 t CO₂/hab en 2024. L’empreinte carbone grimpe à 8 ou 9 t CO₂/hab avec les importations. Les importations lient aussi notre consommation à la déforestation tropicale. Un quart des espèces évaluées en France sont éteintes ou menacées.
De plus, la sécurité alimentaire vacille. Les sols s’érodent et se désertifient. Les rendements stagnent dans les pays riches. Le climat réduira l’eau disponible et baissera encore certains rendements. La demande grimpe avec la population et les agrocarburants. Le modèle productiviste atteint ses limites.
Des risques économiques et financiers
L’histoire éclaire les risques de notre époque. En 1929, l’indice boursier new-yorkais double en un an. Puis il s’effondre. Les faillites bancaires se multiplient. Les banques américaines passent d’environ 25 000 à 12 000. La production industrielle recule de près de 50 % aux États-Unis entre 1929 et 1932. Le chômage grimpe vers 15 millions en 1933.
En 2008, un autre enchaînement frappe: taux trop bas, produits titrisés (produits financiers complexes), bulle immobilière. Puis, choc financier et “Grande Récession”. Les mécanismes sont connus : mimétisme, bulles, prophéties autoréalisatrices. S’en suit enfin, la transmission à l’économie réelle. Puis, on mesure le ralentissement de la consommation des ménages, la chute du collatéral (de la garantie sur un bien mis en gage), les ventes forcées ou encore la contraction du crédit.
Ainsi, la finance devient amplificateur. D’où l’importance d’une supervision stricte, de ratios de solvabilité robustes. Sinon, l’aléa moral s’installe. Et les crises se répètent, inévitablement.
Des risques assurantiels
Les catastrophes se répètent et les pertes augmentent. Les primes montent. Des zones deviennent inhabitables et l’exclusion s’amplifie. Ensuite, la chaîne se tend. Moins d’assurance, c’est alors plus de risques pour les ménages, les collectivités, et les entreprises. Donc, l’économie réelle encaisse davantage. Les États doivent alors arbitrer en socialisant des pertes de plus en plus fréquentes. Au final, le risque se déplace, il ne disparaît pas. Il change de visage et de payeur.
Le secteur de l’assurance peut ainsi très rapidement être touché et entrer en discontinuité. Plusieurs “effondrements assurantiels” émergent. D’abord, le calcul du risque. Les experts en calcul du risque et en statistiques ne peuvent plus prolonger des tendances stables. Les effets de rupture rendent le risque “non-quantifiable”. Il devient menace incertaine.
Ensuite, la pression financière. Les aléas naturels gagnent en fréquence et en intensité. Les sinistres coûtent de plus en plus cher et les primes montent. Certaines zones deviennent inassurables. La mutualisation se heurte à l’éthique et aux comptes. Les chaînes de réassurance et de solidarité vacillent. Le dérèglement climatique est un des facteurs majeurs actuels augmentant cette pression financière.
Enfin, la gestion des sinistres se heurte au “hors-cadre”. Des événements dépassent les scénarios. Ailleurs, la dégradation lente remplace le sinistre unique. Il faut alors des réponses collectives de long terme. Parfois, un recul stratégique des zones littorales s’impose.
Dès lors, le rôle du secteur doit évoluer. Désassurer et désinvestir certains projets devient un levier. L’objectif vise le maintien des conditions d’habitabilité. Et non le seul maintien d’un “monde stable et organisé”. On appelle les Etats à la rescousse. Mais à force d’endettements excessifs, ceux-ci ne peuvent réparer, compenser.
Des risques culturels et politiques
Les crises nourrissent parfois l’autoritarisme. C’est une réponse simple à des problèmes complexes. Cependant, cette réponse accroît souvent la violence. et fragilise la coopération. Elle accélère parfois la chute des services publics. De plus, un verrouillage sociotechnique bloque l’adaptation. Le système favorise la continuité, même quand le contexte change. Ainsi, l’énergie, le transport, ou le numérique reproduisent d’anciens choix. Ils freinent les alternatives locales plus souples.
Donc, la culture compte. Nos récits façonnent nos réflexes. L’imaginaire du « chacun pour soi » devient une prophétie autoréalisatrice. Les récits orientent nos choix. La collapsologie s’est diffusée, avec de réels fondements, avec de réels mensonges ou imprécisions. En Europe, notamment, l’adhésion grimpe. Deux tiers des Français jugent probable un effondrement à venir. Cependant, les causes perçues divergent. Certains invoquent le climat, la surconsommation et l’épuisement des ressources. D’autres, plus minoritaires, imaginent plutôt une dégradation progressive. D’autres encore évoquent des migrations incontrôlées ou tensions internes.
Ainsi, la puissance publique peine à modéliser le pire. Pourtant, la “gestion du délai” devient centrale. Elle sert à ouvrir un espace d’action. Elle stimule l’imagination politique et elle favorise l’anticipation des chocs.
Former massivement aux risques systémiques aide aussi. France Stratégie propose de renforcer culture scientifique et prévention dans la fonction publique. D’autres écoles lancent des modules “risques et incertains”. Il faut déverrouiller nos cadres. Et adapter nos politiques.
Alimentation, énergie et eau
Le monde est tout pétrole. Mais, l’extraction demande plus d’énergie et le taux de retour énergétique décroît. Pourtant, nos systèmes restent accrocs. Les engrais azotés dépendent du gaz. Les tracteurs, camions, frigos et plastiques carburent aux fossiles. Donc, deux périls coexistent. L’overdose alimente le climat. La pénurie menace la logistique, l’alimentation, et l’industrie. Ensuite, les marchés aggravent les chocs. Les bourses s’effondrent vite. Les algorithmes amplifient parfois la panique. Ainsi, la résilience économique reste asymétrique. Elle protège les flux financiers. Elle protège moins les écosystèmes et les services vitaux.
La sécurité alimentaire dépend de l’énergie fossile. Des engrais azotés au transport du froid, tout repose sur le pétrole et le gaz. Le climat, lui, réduit l’eau disponible. Il accentue les sécheresses et la fonte glaciaire. La pression foncière croît et les tensions se diffusent. Le modèle agricole productiviste sature. Alors, qu’on devrait construire des régimes alimentaires sobres, moins gaspiller pour aller vers des agricultures plus résilientes.
Des conflits naissent alors de ces déséquilibres alimentaires, énergétique ou en approvisionnement en eau. Avant, ou après l’effondrement, le conflit est alors le moyen le plus rapide de rétablir un équilibre. Est-ce le moyen persistent et efficace ? Certainement pas.
Convergences et cascades
D’abord, les risques s’additionnent rarement, ils se combinent. Un choc énergétique peut déclencher un choc alimentaire. Ensuite, la défiance politique peut bloquer des secours. Elle transforme un aléa climatique en catastrophe sociale. De plus, l’assurabilité déclinante fragilise l’investissement. Elle ralentit l’adaptation et accroît les pertes futures. Ainsi, les cascades créent des boucles de rétroaction. Elles durcissent le réel et réduisent le temps disponible pour agir. Un emballement devient alors très vite incontrôlable, sans que personne ne puisse en prévoir les issues.
Entraide et résilience
Le capital social est, dans les crises, ce qui sauve des vies. Concrètement, les voisins, la famille et les amis soutiennent et rassurent, quoi qu’il arrive. La confiance envers les secours et les élus reste aussi primordiale. Donc, il reste indispensable de multiplier les espaces conviviaux, les fêtes de quartier, les potagers partagés, les ateliers de réparation, les clubs sportifs ou autres associations. L’authenticité rapproche. L’adversité partagée soude. Les exercices de crise préparent sans terroriser.
Ainsi, on transforme des inconnus en alliés. La peur se réduit tout en gagnant du temps et de l’agilité. Le lien entre le local et l’institutionnel doit se développer. En apprendant à connaître les pompiers, maires, agents techniques. En clarifiant les rôles de chacun. Ce maillage fin et éclairé crée de la résilience et limite les malentendus. Il accélère l’entraide quand la catastrophe frappe.
Dans ces catastrophes, l’entraide domine, les liens protègent et ouvrent des relais. Le “capital social” sauve des vies en créant des réflexes communs. La préparation collective face aux crises joue un rôle social et psychologique. Elle réduit la peur, améliore la coordination et, surtout, elle redonne du sens.
L’inévitabilité tient à la physique. Dans un monde fini, les pressions ne peuvent croître à l’infini. Les limites ne se négocient pas. Or, nos modèles économiques, alimentaires, énergétiques … ont forcé ces seuils. Les boucles de rétroaction s’activent avec l’augmentation des risques de bascule. Mais l’emballement n’est pas une fatalité. Il est possible d’agir sur la vitesse, la gravité, la justice. Par la sobriété matérielle et par la réallocation des capitaux, par la protection du vivant, par des institutions adaptées au discontinu, il est possible de lutter.
Nous sommes donc “au milieu du gué”. Les processus d’effondrement restent pluriels. L’effondrement ne ressemble pas à un film. Il s’écrit au ralenti. Oui, nos activités alimentent des risques écologiques, économiques et assurantiels. Cependant, nous gardons des leviers puissants. L’entraide tisse du sens. Les liens sociaux soutiennent et ouvrent des portes. Alors, il faut changer de récit, préparer des issues locales, sobres et justes. Et surtout, il faut créer ces liens avant la tempête. Car, au bout du compte, notre meilleure « infrastructure critique » reste simple : des personnes qui se connaissent et qui s’entraident.