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Quitter la société, partir loin, vivre en dehors du système, retrouver la nature fait partie du rêve ultime pour beaucoup d’entre nous mais est-ce réaliste ou bien une utopie ?
Ce rêve revient avec force depuis la pandémie, face aux risques multiples d’effondrements, de conflits … Beaucoup y voient la promesse d’une vie simple et libre. D’autres y voit une fuite inutile et illusoire. Pourtant, derrière l’image romantique du feu de bois et du lever de soleil, la réalité s’avère souvent bien plus complexe et rude. Fuir le système, c’est aussi se confronter à ses propres limites. Et parfois, découvrir que la liberté totale peut devenir une autre forme de dépendance.
Le grand départ : désir d’autonomie et désillusion
Global Ecovillage Network dénombre plus de 10 000 communautés autonomes dans le monde, dont 250 en Europe. Mais on y constate un taux d’abandon très élevé dans les premières années. La coupure, l’isolement, l’adaptation ne sont pas simples à intégrer. Parfois, ce sont aussi les conditions de vie, loin du confort d’un appartement de ville, qui dissuadent les moins endurcis. Le froid, l’isolement, les tempêtes et le manque de services compliquent l’adaptation.
On part pour retrouver une autonomie, une liberté parfois fantasmée. Mais, loin de tout, il faut tout faire soi-même, réparer, pêcher, chasser, s’adapter. L’électricité coûte cher, la solitude parfois encore plus. La liberté se gagne au prix d’une charge mentale autre que celle d’une vie professionnelle ou familiale bien remplie et d’une charge physique constante.
Décroître pour mieux vivre ?
Une des ambitions de départ, lorsqu’on est écolo bien souvent, c’est de moins consommer. On vit alors avec peu, sans eau courante ni électricité du réseau. C’est un cliché, c’est certain, mais c’est le choix que font certains pour sortir totalement du système, voire de la société. On construit alors une maison solaire et une éolienne qui offrent l’autonomie. Mais ce confort minimal demande du temps et de la rigueur. L’ empreinte écologique est alors très inférieure à la moyenne française. L’autonomie grandit.
Pourtant, cette sobriété reste souvent marginale. Dans un monde où 80 % de l’énergie consommée reste fossile, l’autarcie totale n’est pas une solution de masse. Il faut bien souvent se déplacer pour aller travailler un peu, aller chez le médecin, à la pharmacie … Certains démontrent la faisabilité du projet et rappellent que moins peut aussi vouloir dire mieux. Même si souvent, cette vie n’est pas simple.
Vivre hors de la société : l’autre utopie
Partout en Europe, le mouvement des Tiny Houses s’étend. Ces micro-maisons, parfois vendues pour quelques dizaines de milliers d’euros, séduisent une jeunesse « désillusionnée », insatisfaite ou le troisième âge en recherche de tranquillité. Les habitations sont souvent modulables et solidaires : chaque habitation peut s’agrandir en se reliant à une autre. On atteint l’autonomie technique et même souvent énergétique. Mais cette autonomie technique ne suffit pas.
En effet, se retirer, s’isoler, c’est souvent couper les contacts. Or, l’humain reste un être social. La vie recluse peut vite devenir une réelle prison dépressive.
Mais, pour certains, vivre autrement est un acte politique. Pour certains, c’est un refus du capitalisme et des hiérarchies. On recherche la vie en communauté, la coopération, la mutualisation, la prise de décision commune. Mais même au cœur de cette collectivité réduite et choisie, la démocratie directe peut vite devenir synonyme de fatigue. Tout se discute, tout se justifie, plus rien n’est réellement simple. On se rend compte que la liberté exige du temps, de la confiance et des compromis. Pas toujours simple …
Entre effondrement et résilience
Derrière ces choix radicaux plane souvent une question : et si tout s’effondrait ? Les néo-autonomes se préparent souvent à un monde instable : crises énergétiques, effondrement climatique, ruptures d’approvisionnement. Une part non négligeable des citoyens occidentaux songe à quitter les villes pour des raisons d’anticipation écologique. Mais là aussi, ce n’est pas si simple. Survivre hors système n’est viable que si cette survie s’appuie sur des réseaux coopératifs. Pareil, une économie locale régénérative réelle doit exister ou être construite. Des modèles complexes à maintenir. Sans entraide, l’autarcie tourne vite à la précarité. Car une société ne se résume pas à sa consommation. Même réduite, une société doit relier les gens et les gestes, protèger les plus faibles et structurer.
Les deux faces du miroir
Quitter le système permet souvent de libérer de la contrainte salariale, du bruit, du stress. Mais il ne libère pas de la fatigue. Les corps s’usent, les hivers sont longs, les revenus rares. Le cerveau et le corps oscillent souvent entre un sentiment de satisfaction de l’accomplissement d’un choix et celui de l’exclusion sociale. Les plus fragiles finissent souvent par revenir vers la ville. On change souvent les contours de la société plus qu’on ne la quitte réellement. Quoi qu’on décide, on reste bien souvent connecté à cette société, au monde.
Vivre hors du système fascine donc autant que cela inquiète. Les reportages sur les néo-ruraux, les décroissants séduisent parfois une génération qui se cherche et ou ceux qui doutent de l’avenir industriel, énergétique, social, économique. Mais la véritable liberté ne se mesure pas forcément à la distance d’une ville. Elle se mesure bien souvent à la qualité du lien entre les êtres et leur environnement. Fuir n’est pas toujours la solution. L’adaptation, la transformation sont souvent plus simples et durables. Il reste malgré tout une vérité, quelque soit le choix de vie que nous faisons : repenser nos besoins, redonner du sens au monde, ralentir, coopérer restent la meilleure preuve d’indépendance collective.