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L’intelligence artificielle menace la planète avec une dérive énergétique inévitable et incontrôlable si on ne l’encadre pas.
Le think tank « The Shift Project » de Jean-Marc Jancovici produit un rapport édifiant. Ce dernier démontre que, sans planification rigoureuse, le développement actuel de l’IA nous conduit droit vers une impasse énergétique et climatique. Son rapport d’octobre 2025 s’intitule « Intelligence artificielle, données, calculs : quelles infrastructures dans un monde décarboné ? ».
Le rapport décrit un modèle incompatible avec nos engagements de 2015. Un modèle létal pour le vivant à moyen terme.
Une trajectoire insoutenable pour le climat
Historiquement, la consommation électrique mondiale des centres de données n’a jamais plafonné. Le rapport montre que l’effet d’offre et de demande alimente un cercle vicieux. En effet, plus les capacités de calcul augmentent, plus les usages se multiplient. Quelques données sur cette consommation électrique des centres de données :
- Elle est passée de 165 TWh en 2014 à 420 TWh en 2024. Soit une croissance annuelle moyenne de +13 % sur les cinq dernières années.
- Les centres de données pourraient consommer jusqu’à 1500 TWh d’électricité par an en 2030. Soit près de trois fois plus qu’en 2023.
- Et à ce rythme, leurs émissions atteindraient près de 920 millions de tonnes de CO₂ par an. Soit le double de celles de la France.
À ce rythme, l’IA représentera au moins 35 % de la consommation électrique totale des centres de données en 2030. C’est 5 % aujourd’hui. Le phénomène s’accompagne d’une explosion des usages grand public.
- Plus de 180 millions d’utilisateurs quotidiens pour les IA génératives.
- Un milliard de requêtes par jour.
- Des infrastructures toujours plus vastes pour soutenir cette demande croissante.
Ces choix industriels induisent une hausse inédites des émissions de GES. Les gains d’efficacité énergétique ne suffisent plus. L’IA est censée nous aider à mieux gérer nos ressources. Elle devient pourtant l’un des moteurs de leur épuisement.
L’Europe en tension, la France à la croisée des chemins
En Europe, la situation diverge d’un pays à l’autre. Mais la dynamique reste la même. On cherche une croissance rapide et peu maîtrisée des infrastructures. Le modèle l’impose. On peut prendre comme « exemple » l’Irlande. Les centres de données y absorbent déjà plus de 20 % de l’électricité nationale. Leur consommation dépasse la consommation résidentielle des grandes villes. Abbérant.
En France, les choix de raccordement pris aujourd’hui pèseront jusqu’en 2035. Ils risquent de provoquer des conflits d’usage entre industrie, logement, transports et numérique. Le rapport estime que, sans pilotage, les centres de données pourraient représenter 7,5 % de la consommation électrique française en 2035, soit un tiers de la consommation industrielle.
Pour le Shift Project, il est donc urgent de fixer une trajectoire-plafond pour éviter que cette filière ne « grignote » l’électricité indispensable à la décarbonation des autres secteurs. Sans cette planification, les objectifs français et européens de neutralité carbone en 2050 deviendraient tout simplement inatteignables.
Choisir nos usages d’IA avant qu’ils ne s’imposent
L’organisation appelle à réorienter nos choix technologiques. Les impacts énergétiques et carbone de l’IA varient selon les phases :
- l’entraînement des modèles voit son empreinte croître exponentiellement ;
- l’inférence (l’utilisation quotidienne) devient prédominante après quelques semaines d’usage massif.
Les leviers existent : modèles légers, fonctionnalités limitées, déploiement ciblé. Mais si une solution ne peut être rendue compatible avec un budget carbone de référence, elle doit être abandonnée ou remplacée par une alternative hors IA. The Shift Project propose une méthode en cinq étapes : définir une trajectoire carbone, identifier le besoin réel, évaluer les impacts, adapter les solutions, et réduire jusqu’à compatibilité.
Autrement dit, il faut décider collectivement des usages de l’IA que nous jugeons essentiels : santé, recherche, gestion énergétique… et renoncer aux autres. L’intelligence artificielle doit devenir un outil de sobriété, non une machine à amplifier les inégalités énergétiques.
Mesurer, planifier, gouverner : les recommandations du Shift
Les recommandations du rapport sont claires :
- Mesure et transparence : instaurer un suivi public des consommations des centres de données et des services d’IA.
- Sobriété collective : définir un plafond de consommation électrique global pour la filière.
- Optimisation technologique : concevoir des modèles frugaux et réduire les impacts de fabrication.
- Formation et débat public : ne pas détourner les compétences ni les ressources de la transition énergétique vers la seule IA.
Ces orientations traduisent une conviction : l’IA ne doit pas être un prétexte à repousser la sobriété. Elle doit être planifiée comme un bien commun, soumis à des arbitrages démocratiques.
Pour The Shift Project, le temps n’est plus à la fascination technologique, mais à la gouvernance rationnelle. Sans pilotage, l’IA deviendra un accélérateur de crise énergétique et climatique. Avec planification, elle peut encore s’intégrer dans un monde décarboné, à condition de cibler les usages utiles et d’assumer des choix collectifs. L’enjeu dépasse la technique : c’est une décision politique et sociétale majeure. Comme l’écrit le rapport, rendre l’IA compatible avec les limites planétaires, c’est prendre en compte systématiquement les impacts du numérique.