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Le dérèglement du climat pousse dangereusement le système d’assurance vers un point de rupture qui risque bien d’être sans retour.
Les canicules se répètent. Les inondations et périodes de sécheresses s’intensifient. Partout, des maisons se fissurent. Et, désormais, ce n’est plus seulement une histoire de météo. C’est une histoire de primes d’assurance qui flambent, de franchises qui explosent. Mais aussi de familles piégées, incapables de régler ces coûts croissant du système assurantiel collectif. Le dérèglement climatique coûte effectivement déjà très cher à l’économie. Il fragilise surtout l’assurance habitation dont les tarifs ne cessent de grimper depuis quelques années.
Le climat pèse déjà sur les économies
Les banques centrales ne parlent plus seulement d’inflation ou de taux directeurs. Elles parlent aussi de sécheresses, d’inondations, de tempêtes. Le réseau NGFS, qui rassemble près de 150 banques centrales et superviseurs, le rappelle. Investir pour réduire les émissions coûte. Mais ne rien faire coûte encore plus. La France chauffe plus vite que la moyenne mondiale. Météo-France mesure déjà +1,9 °C par rapport à l’ère préindustrielle.
Et les événements extrêmes se multiplient. Ils détruisent du capital public, du capital privé, et aussi du capital naturel. En 2024, le cyclone tropical Chido a coûté près de 500 millions d’euros aux assureurs. En 2010, la tempête Xinthia a quant à elle coûté près de 1,5 milliards aux assureurs. C’est l’équivalent de 0,1 % du PIB – source NewsAssurancesPro.
À l’échelle européenne, l’Agence européenne pour l’environnement chiffre les pertes climatiques. Les catastrophes ont causé 40 milliards d’euros de dommages en 2024, environ 0,2 % du PIB européen. Et la facture pourrait grimper à 126 milliards d’ici 2029 – source BCE/Université de Mannheim. Ces chiffres montent d’année en année. Et, pourtant, ils ne capturent que les dégâts visibles.
Assurance habitation : la facture explose
Derrière ces milliards, un acteur encaisse le choc en première ligne : l’assurance. Et plus particulièrement l’assurance habitation, ce fameux contrat multirisque. En France, environ la quasi totalité des résidences principales disposent d’une assurance habitation avec garantie catastrophe naturelle. Ce système repose sur une surprime CatNat, au nom de la solidarité nationale.
Mais la mécanique se grippe. Les inondations coûtent plus cher. Les sécheresses aussi. La Caisse Centrale de Réassurance parle d’une hausse de plus de 20% des indemnisations inondation en dix ans. Pour les maisons bâties sur des argiles sensibles, la note devient vertigineuse. Le coût annuel des sinistres liés au retrait-gonflement des argiles se comptait en centaines de millions d’euros entre dans les années quatre-vingt-dix. D’après une étude, la sécheresse de 2022 a entraîné au moins 5,1 milliards d’euros de pertes, dont 3,5 milliards liés aux dégâts provoqués sur les bâtiments par le retrait-gonflement des argiles – source NotreEnvironnementGouv.
Les assureurs répercutent ces montants sur les cotisations. Au 1ᵉʳ janvier 2025, la surprime catastrophes naturelles passe de 12 % à 20 % sur les contrats habitation et professionnels. Concrètement, selon l’UFC-Que Choisir, la surprime moyenne CatNat bondit de 25 euros à 42 euros en deux ans. La franchise légale pour la sécheresse quadruple. Elle passe de 380 euros à 1 520 euros. En 2024, les catastrophes naturelles coûtent 5 milliards d’euros aux assureurs français. C’est la 9ᵉ année la plus coûteuse depuis la création du régime CatNat en 1982 – source UFC-Que Choisir . Et ce n’est que le début.
Des ménages fragiles piégés dans les zones à risque
Ces chiffres globaux se traduisent dans la vie très concrète des ménages. On peut le voir facture après facture, fissure après fissure. Plus d’événements extrêmes signifie plus de sinistres. Plus de sinistres signifie plus de primes, plus de franchises, plus de litiges. Les assureurs augmentent alors les tarifs. Ils réduisent parfois les garanties. Ils ajoutent des clauses d’exclusion, souvent floues, pour “défaut d’entretien” par exemple. À profil identique, la prime d’assurance peut varier du simple au double selon la commune. Les habitants de zones très exposées paient davantage, souvent beaucoup davantage.
Pour les ménages aisés, la note pèse. Mais elle reste absorbable. Pour les ménages modestes, déjà coincés par un crédit immobilier ou un bail, la marge disparaît. On vit en zone inondable ou en campagne sèche avec un petit salaire. Ici, on ne déménage pas facilement car on ne vend pas une maison fissurée, mal cotée, située en “zone rouge”. Et on ne trouve pas toujours un autre logement abordable ailleurs. Et pourtant, il faut payer plus cher son assurance. Il faut aussi assumer une franchise multipliée par quatre en cas de sécheresse. Peu à peu, certains ménages risquent de renoncer. Ils se retrouvent sous-assurés, ou même non assurés. Surtout lorsque les contrats deviennent trop chers ou trop complexes.
Des territoires inassurables et donc inhabitables
Une tendance se dessine. Les assureurs ne veulent plus couvrir certains risques extrêmes. Ou alors, ils le font à des conditions dissuasives. En France, la garantie CatNat repose sur un principe de solidarité nationale. Mais rien n’oblige un assureur privé à proposer un contrat dans chaque commune. Dans certaines zones déjà très exposées, on constate des difficultés d’accès à l’assurance. Des assureurs restreignent leurs offres. Des ménages peinent à trouver un contrat abordable. On voit alors apparaître une nouvelle fracture territoriale. Il y a les zones encore “assurables” à un prix supportable. Et les zones où la protection tend à ne plus être assurée.
Pourtant, l’assurance habitation ne sert pas seulement en cas de tempête ou d’inondation. Elle conditionne souvent l’accès au crédit immobilier. Les banques exigent une assurance pour accorder un prêt. Si une maison devient inassurable, elle perd de la valeur. Elle peut devenir invendable. Elle peut aussi entraîner des difficultés de remboursement. Le risque ne reste donc pas confiné au seul secteur de l’assurance. Il peut contaminer le marché immobilier. Puis le système bancaire. Et, derrière, c’est tout un pan de l’économie qui peut tanguer.
Des marges de secours limitées
Face à ce risque, on pense spontanément à l’État. Après tout, le régime CatNat repose déjà sur une forme de solidarité nationale. Mais les finances publiques, elles aussi, se tendent. La France vit avec une dette publique très élevée. Elle dépasse déjà largement 100 % du PIB. Chaque crise climatique majeure appelle des aides d’urgence. On reconstruit des routes, des ponts, des écoles, des digues. On indemnise des agriculteurs, des communes, des entreprises. À court terme, l’État peut encore amortir. Il le fait d’ailleurs régulièrement.
Mais imaginer un État qui compense durablement une assurance privée défaillante relève de l’illusion. Surtout dans un contexte de déficit chronique et de hausse des taux d’intérêt. L’État ne se trouve pas juridiquement obligé d’assurer les maisons. Il ne peut pas, durablement, se substituer à des assureurs privés qui se retirent des zones trop risquées. S’il essaye malgré tout, il alourdit encore la dette. Il fragilise la confiance des marchés. Il augmente le coût du financement public. Le NGFS a simulé un scénario de chocs climatiques très sévères. Dans ce cas, la France pourrait perdre plus de 7 % de PIB. Un tel choc laisserait peu de marges budgétaires.
Un risque d’effondrement assurantiel
On parle souvent d’effondrement écologique. De forêts qui brûlent. De récifs qui blanchissent. D’espèces qui disparaissent. Ces menaces existent. Elles restent dramatiques. Mais les écosystèmes possèdent une certaine résilience. Ils se réorganisent, parfois, sur des décennies ou des siècles. Nos systèmes économiques, eux, fonctionnent autrement. Ils reposent sur des flux financiers très rapides, des contrats, des promesses. Ils dépendent de la confiance, en continu. Le système assurantiel concentre ces fragilités. Il connecte les ménages, les banques, les collectivités, les entreprises. Il reçoit les chocs climatiques en temps réel et les traduit en primes, en exclusions, en ruptures de contrats. Un effondrement écologique se déroule sur des décennies. Un effondrement assurantiel peut se déclencher en quelques années. Parfois en quelques saisons de sinistres hors normes. Dès que trop de zones deviennent inassurables ou trop chères à couvrir, plusieurs dominos peuvent tomber.
Les ménages les plus modestes perdent leur filet de sécurité. Les banques voient monter le risque de défaut. Ainsi, les collectivités se retrouvent avec des territoires dépréciés. C’est probablement là le risque de rupture le plus immédiat. Bien plus rapide que l’effondrement global des écosystèmes, malgré leur dégradation accélérée.
Le dérèglement climatique ne représente plus un scénario abstrait. Il fissure déjà les murs, vide les comptes en banque et fragilise les contrats d’assurance habitation. Les chiffres ne laissent aucun doute. Plus de 5 milliards d’euros de catastrophes naturelles en 2024. Des sinistres sécheresse qui dépassent 3,5 milliards en 2022. Des primes et des franchises qui explosent. Les ménages modestes, coincés dans des zones à risque, se retrouvent piégés. Ils ne peuvent ni partir, ni payer davantage, ni renoncer aux garanties.
Un État surendetté ne peut pas tout compenser. Les assureurs, eux, n’ont aucune obligation de couvrir un bien jugé trop risqué. Alors, oui, on peut voir dans ce maillon assurantiel le principal risque d’effondrement à court terme. Car, si les polices d’assurance craquent, toute l’architecture du logement, du crédit et de la protection sociale vacille avec elles. La bonne nouvelle, toutefois, tient dans le message central des banques centrales. Agir pour le climat coûte cher, certes. Mais ne pas agir coûte beaucoup plus, économiquement et socialement. En d’autres termes, il devient urgent de traiter le climat comme un risque macroéconomique majeur. Il faut adapter nos territoires. Réduire les émissions. Réformer le modèle assurantiel. Sinon, un jour, la question ne sera plus “combien coûte l’assurance habitation ?”. Elle sera : “qui peut encore se permettre d’en avoir une ?”.