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L’étude Pestiloge, menée par le CSTB et l’Anses, montre une contamination généralisée par les pesticides dans les intérieurs des maisons.
Nous avions évoqué il y a peu une autre enquête « PestiRiv« . PestiRiv scrute l’exposition des habitants du vignoble ; Pestiloge, lui, scrute les logement comme si chaque pièce devenait une petite “parcelle domestique” saturée de traces chimiques. Et les résultats sont plus qu’inquiétant : ils décrivent un exposome intérieur bien plus dense que prévu.
Pestiloge : enquête au cœur des logements
Le duo CSTB–Anses s’est déjà illustré avec l’OQEI, nouveau centre scientifique dédié aux environnements intérieurs. L’OQEI (Observatoire de la qualité des environnements intérieurs) suit la qualité de l’air, des poussières, du bruit, ou encore de la lumière. L’objectif est clair : mieux comprendre les expositions réellement vécues dans les lieux de vie. Pestiloge s’inscrit dans cette mission. Menée entre 2020 et 2023, elle analyse l’air et les poussières de 571 logements, dispersés dans 321 communes et 84 départements. Elle cible 81 pesticides dans l’air et 92 dans les poussières. Aucun travail français n’avait atteint un tel périmètre.
Cette démarche rappelle l’étude PestiRiv, centrée sur les zones viticoles. Là où PestiRiv cherche l’empreinte des pulvérisations de vigne jusque dans les urines et les cheveux, Pestiloge fouille salons et chambres. Les deux études partagent une philosophie commune : comprendre l’exposition réelle, dans la vraie vie.
Un air intérieur largement contaminé
Plus de la moitié des pesticides recherchés n’apparaissent presque jamais. Cependant, certains composés reviennent partout. Ainsi, 4 pesticides apparaissent dans plus de 80 % des logements :
- deux insecticides (lindane, transfluthrine),
- deux répulsifs (DEET, icaridine).
Le folpel, un fongicide très utilisé, est présent dans 60 % des logements. Le chlorprophame grimpe même à 70 %. Les concentrations dépassent parfois 10 ng/m³, notamment pour le DEET, l’icaridine ou le lindane dans environ 5 % des logements. Et, plus inquiétant, le lindane affiche souvent des niveaux plus élevés à l’intérieur qu’à l’extérieur. La persistance de substances interdites depuis plus de dix ans surprend. Mais l’explication tient en un mot : inertie. Les matériaux stockent, relarguent et transportent longtemps les molécules appliquées dans le passé.
Les poussières, réservoir dangereux
Si l’air inquiète, les poussières inquiètent davantage encore. Ici, 70 % des pesticides recherchés apparaissent au moins une fois. Et 13 substances se retrouvent dans plus de 90 % des logements. Clairement inquiétant
On y trouve :
- 5 fongicides (boscalid, dicloran, difénoconazole, propiconazole, tébuconazole)
- 4 insecticides (acétamipride, cyperméthrine, imidaclopride, perméthrine)
- 2 herbicides (glyphosate, terbutryne)
- 2 répulsifs (DEET, icaridine)
Les concentrations montent souvent à 100 ng/g, parfois à 1 000 ng/g. La perméthrine dépasse ce seuil dans plus de 5 % des logements. Le rôle des usages apparaît clairement :
- proximité d’une zone agricole = plus de glyphosate,
- utilisation de pesticides dans la maison = plus de fipronil et de perméthrine.
Là encore, aucun seuil sanitaire n’existe. Pourtant, les niveaux observés suggèrent que l’exposome intérieur porte une signature chimique lourde.
Une pollution durable
Plusieurs pesticides détectés sont interdits depuis des années. Le lindane l’est depuis 1998. Le dichlorvos depuis 2011–2012 selon les usages. Le fipronil, depuis le début des années 2000 pour les usages agricoles. Et pourtant, ils apparaissent encore dans les poussières et dans l’air. Cette résilience traduit trois réalités simples :
- les molécules se fixent longtemps dans les matériaux,
- les anciens traitements du bois continuent d’émettre,
- les “vieux stocks” utilisés parfois encore libèrent des traces persistantes.
On le comprend, voter une loi d’interdiction est relativement rapide, même si pas toujours simple. L’élimination des polluants du sol peut par contre prendre plusieurs décennies parfois.
PestiRiv et Pestiloge : même question sanitaire
PestiRiv, mené sur 2 700 personnes entre 2019 et 2025, identifie les pesticides dans les cheveux, les urines, l’air et les récoltes des jardins potagers en zone viticole. Il montre un lien incontestable entre distance aux vignes et niveau d’imprégnation. L’étude Pestiloge, elle, explore le même thème mais dans le quotidien intime. Dans les deux cas, l’enjeu reste identique : tracer l’exposition réelle, documenter l’exposome, proposer des mesures de prévention. L’idée s’impose : l’air intérieur devient parfois un “petit vignoble chimique” qui diffuse à bas bruit, même sans pulvérisation extérieure. Et comme nous passons pas mal de temps chez nous, enfermés, sans forcément aérer le logement, il y a de quoi s’inquiéter.
L’étude Pestiloge montre une réalité encore trop ignorée et certainement sous-estimée : les logements concentrent une grande variété de pesticides, souvent à des niveaux élevés, parfois longtemps après leur interdiction. Elle souligne aussi l’importance du ménage, de la vigilance face aux anciens traitements du bois, et de la nécessité d’encadrer mieux les usages domestiques. Mais, surtout, elle change d’échelle. Grâce à l’OQEI, l’Anses et le CSTB disposent enfin d’un outil capable d’identifier les expositions réelles, de saison en saison, dans les espaces où nous vivons le plus.