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Alors oui, nous sommes en démocratie mais, lorsqu’un délit mineur réalisé dans le but de lancer une alerte écologique est lourdement condamné, c’est que celle-ci perd pied.
Rachel Simon, militante écologique, écope de six mois de prison ferme pour de la peinture à l’eau sur une façade publique. Oui, de la peinture lessivable en quelques minutes. À l’heure où des auteurs de violences, de vols ou d’agressions ressortent libres, la justice française choisit d’enfermer une étudiante de 23 ans qui dénonçait l’inaction climatique. On peut rire des États-Unis et de leurs « procédures-bâillons » à plusieurs centaines de millions d’euros contre Greenpeace. Pourtant, nous suivons la même pente. Ici aussi, on muselle. Ici aussi, on fait peur pour réduire au silence. La démocratie n’étouffe jamais d’un coup : elle se rétrécit par des petites peines exemplaires, par des sanctions disproportionnées, par des discours lénifiants sur une réindustrialisation imaginaire.
Un signal politique, pas judiciaire
Rachel Simon n’a ni blessé, ni vandalisé durablement. Elle a aspergé de peinture à l’eau la porte de Matignon un matin de novembre 2023. La façade a été nettoyée en quelques minutes. Pourtant, la jeune femme risque plus de cent mille euros de dommages et intérêts, en plus de sa peine de prison ferme. Dans le même temps, on libère des auteurs d’agressions, des multirécidivistes, des cambrioleurs. On libère, mais on enferme pour un jet de peinture biodégradable.
Parce que l’État envoie un message. Il ne punit pas un acte : il punit une intention, une contestation, une génération. Et cela s’inscrit dans une stratégie. Amnesty International le dit clairement dans sa pétition : la France attaque les défenseurs de l’environnement.
Les gardes à vue explosent et les procès se multiplient. Les condamnations tombent. Même des scientifiques du CNRS, comme Frank Lafont, sont poursuivis pour avoir tenu une conférence pacifique dans un musée. Ils avaient payé leur ticket d’entrée. Trois ans plus tard, on les traite encore comme des délinquants.
Un backlash écologique
Les chercheurs parlent désormais d’un « backlash écologique », une réaction brutale contre tout ce qui rappelle l’urgence climatique. Plus la planète brûle, plus les intérêts économiques se crispent. Plus les preuves s’accumulent, plus les gouvernements paniquent. Ce réflexe n’est pas nouveau : les cigarettiers ont fait pareil quand la science a établi le lien entre tabac et cancer. Ce « retour de bâton » suit une logique simple : faire du militant un problème visible pour éviter de traiter le vrai problème. On ne veut pas voir les forêts dépérir, les dirigeants ne veulent pas admettre que les politiques climatiques reculent. On refuse d’affronter la montée des émissions. Donc, on frappe et dénonce « l’écoterrorisme ». En gros : taisez-vous, ou vous finirez comme Rachel avec six mois fermes.
Une pente dangereuse
Greenpeace USA risque près de six cents millions de dollars d’amende. Quinze fois son budget annuel. L’objectif est évident : ruiner l’ONG et dissuader les prochaines mobilisations. Les juristes parlent d’une procédure-bâillon. Les dirigeants politiques parlent de « défense de l’ordre public ». Mais tout le monde sait que ce verdict vise un seul but : éradiquer les contre-pouvoirs. En France, on se moque de Trump, mais on suit la même trajectoire. Des préfectures interdisent les rassemblements. Le gouvernement criminalise les défenseurs de la biodiversité. Les ONG s’inquiètent d’un pays où l’on peut se retrouver au tribunal pour un panneau, une banderole, ou un slogan. La différence entre une démocratie et son contraire ne tient pas à la présence de policiers. Elle tient à la façon dont l’État traite celles et ceux qui le contestent.
Un storytelling d’État
On pourrait croire que l’énergie déployée contre les militants écologique pronant la sobriété servirait au moins à masquer une réussite industrielle. Mais non. Choose France 2025 proclame une « réindustrialisation en marche » alors que la France continue de perdre des usines, des compétences, des emplois industriels qualifiés. On annonce avec faste des milliards d’investissements, mais on oublie de préciser qu’ils se traduisent souvent par des robots, pas par des postes. On oublie aussi de dire que les patrons sont totalement opposés à la logique gouvernemental actuelle. La rhétorique est identique à celle déployée contre les militants : raconter une histoire qui autorise à ne rien changer.
Car s’il n’y a pas de contestation, il n’y a pas de problème. S’il n’y a pas de débat, il n’y a pas de prise de conscience. S’il n’y a plus de mouvements écologistes visibles, l’inaction devient une option politique présentable.
Condamner une étudiante à six mois ferme, c’est tenter d’écrire un avertissement dans les esprits : “Restez chez vous.” Condamner Greenpeace à des centaines de millions, c’est envoyer un second message : “Arrêtez avant de disparaitre.” Promettre une réindustrialisation qui n’existe pas, c’est achever le triptyque avec: “Croyez ce que nous vous disons.” Mais la démocratie n’est pas un slogan de plateau télé. Elle se mesure à la façon dont on traite celles et ceux qui crient quand le système déraille. Aujourd’hui, on préfère les faire taire. Pourtant, l’histoire est là pour le prouver : on n’étouffe jamais longtemps une contestation qui naît d’un désastre réel.