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L’agriculture est en pleine mutation et fait face à son destin, celui d’une transition faisant de la petite ferme de campagne un souvenir qui laisse place à une exploitation de grande taille totalement robotisée.
Chaque révolution technologique efface un monde pour en créer un nouveau. L’artisanat a cédé la place aux usines. Aujourd’hui, c’est l’agriculture qui bascule. Les robots, les intrants et les fermes géantes annoncent une transformation irréversible. Mais que reste-t-il du paysan dans cette course vers la productivité ? Un peu de dystopie agricole …
Une industrialisation triomphante
La révolution industrielle a bouleversé l’Europe. Tout cela commence au milieu du dix-huitième siècle. En quelques décennies, les ateliers d’artisanat disparaissent au profit des manufactures. Les artisans forgerons, les tisserands, les tanneurs ne peuvent résister. A l’époque, ils ne peuvent résister aux machines à vapeur, aux métiers mécaniques, ni à la production de masse.
Un nouvel horizon voit le jour : il faut produire plus, plus vite et moins cher. Mais cette efficacité a un prix : la standardisation et la perte de savoir-faire. Ce processus, déjà décrit par Marx, soumet l’homme à la machine. Il définit la machine comme un moyen d’aliénation, de subordination, de domination dans un système capitaliste (alors que dans une société émancipée, il définit la machine comme pouvant être utile pour libérer du temps afin de laisser du temps pour la culture, la créativité, les relations sociales …).
Les artisans disparaissent les uns après les autres. Les machines vont plus vite et réalisent des tâches répétitives à l’infini.
L’agriculture, nouvelle victime du progrès mécanique
L’agriculture a suivi la même trajectoire. La charrue métallique ou la moissonneuse-batteuse au début du dix-neuvième, puis le tracteur ont accéléré la production. Le risque de famine commence à se réduire. Mais l’équilibre entre l’homme et la terre se rompt de manière accélérée.
Un agriculteur du vingt et unième siècle produit beaucoup plus qu’un paysan du siècle précédent et des centaines de fois plus qu’au dix-neuvième siècle. Mais il ne doit cette puissance qu’à ses tracteurs ou moissonneuses ultra-puissantes, ses engrais chimiques et l’énergie fossile. Le fruit de la terre s’est finalement transformé en fruit des machines et de la pétrochimie.
En quelques décennies, la France a perdu plus de cent mille exploitations agricoles. Chaque jour, des dizaines de fermes disparaissent. La surface agricole utilisée stagne, mais les domaines grandissent. En 2020, une ferme exploite en moyenne 60 hectares, c’est le quadruple de la surface constatée dans les années 1950. Là encore, le petit s’efface devant le grand. Un exploitant endetté croit trouver son salut dans l’agrandissement. Mais cette course exige toujours plus de capitaux, de machines et d’intrants. L’endettement devient chronique, et la dépendance aux multinationales ou grosses coopératives s’installe.
La ferme du futur : gigantesque et robotisée
A ce rythme là, rien de farfelu que d’imaginer « une France sans paysans ». Cette projection ne semble plus de la science-fiction. Il suffit de regarder du côté de l’Ukraine ou de l’Amérique du Sud pour s’en convaincre. Des exploitations de plus de 100 000 hectares existent déjà! Les moyens financiers investis sont colossaux et ne laissent aucune chance aux petits.
Tracteurs, moissonneuses, robots de traite, logiciels, tout alourdit la facture du petit. La valeur s’échappe. Elle nourrit davantage les industries de l’agroéquipement que les agriculteurs eux-mêmes. Ces derniers deviennent dépendants du cours de l’énergie, des intrants, et du crédit contracté sur des dizaines d’années.
Après tout, cela pourrait être considéré comme bénéfique pour nourrir toute la planète ? Malheureusement, cette standardisation et cette augmentation de la taille des exploitations n’est pas sans poser d’énormes problèmes de pollutions, de nuisances, de propagation des maladies, de l’accroissement des quantités d’intrants injectées dans les sols, de la perte de diversité génétique … Sans parler de la perte d’emploi. Une exploitation robotisée a surtout besoin d’ingénieurs, peu de paysans.
Quel choix pour la société ?
La question dépasse le seul monde agricole. Voulons-nous des fermes géantes produisant à bas coût mais sans qualité ? Acceptons-nous une agriculture dépendante du pétrole, des engrais chimiques et des algorithmes ? L’agriculture artisanale n’a pas résisté à la marche du progrès.
Mais un dilemme s’impose : faut-il répéter ce schéma ou inventer une autre voie ? L’agroécologie, moins gourmande en intrants, offre une alternative. Elle reste marginale face à la puissance du modèle industriel. Modèle basé sur le « tout pétrole » alors que tous les scientifiques nous somment de sortir de ce modèle pour lutter contre le dérèglement climatique. Dérèglement climatique qui compromet gravement les cultures ou élevages …
On le comprend donc : comme le petit artisan hier, le paysan s’efface aujourd’hui. La machine impose son rythme, et le robot prépare déjà son règne. Derrière l’illusion de l’efficacité, la dépendance s’accroît. L’avenir de l’agriculture interroge notre rapport au progrès. Produire toujours plus, mais à quel prix pour la terre, pour l’homme, pour la qualité de nos aliments, pour notre santé ? La réponse appartient à la société. Cela commence par réaliser des choix de consommation mais aussi de choisir des élus responsables et courageux qui sont prêts à affronter ces lobbies puissants qui n’ont que faire du futur et pour qui seule la rentabilité immédiate compte.