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La loi Climat et résilience, adoptée en 2021, a fixé une ligne d’horizon : zéro artificialisation nette des sols – ZAN d’ici 2050.
Chaque heure en France, l’équivalent de quatre à cinq terrains de football disparaît sous les routes, les entrepôts ou les lotissements. Ce sont souvent des terres agricoles, parfois des prairies, rarement des friches. A l’échelle de la commune concernée, cela peut paraître anecdotique. Cependant, on comprend depuis une bonne décennie que cette artificialisation des sols correspond aussi à une éradication méthodique (car à grande échelle et planifiée) de la biodiversité. Pareil, les sols ne pouvant plus absorber les précipitations, les inondations spectaculaires se multiplient avec des dommages toujours plus importants.
ZAN : derrière cette formule, un enjeu politique majeur : faut-il ralentir, voire arrêter, l’extension urbaine pour rester dans les limites planétaires ?
L’artificialisation, c’est quoi ?
C’est un mot un peu technique pour un phénomène très concret : remplacer un sol vivant par une infrastructure imperméable. Dalle béton, route, parking sont autant de surfaces qui ne laissent plus passer l’eau dans le sol. Même pire, la terre en dessous ne peut plus respirer, filtrer, stocker du carbone ou même accueillir la biodiversité qu’elle pourrait. En France, ce sont vingt à trente mille hectares qui sont ainsi perdus chaque année. Un chiffre en baisse lente, mais encore très au-dessus du seuil soutenable. Et contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas les grandes villes qui artificialisent le plus. Ce sont les zones périurbaines, où le pavillon individuel s’étale, souvent loin des services, obligeant à prendre la voiture pour chaque déplacement.
Pourquoi faut-il freiner ?
D’abord pour le climat. Les matériaux de construction sont très émetteurs de CO₂. Même si les industriels font de gros investissements pour trouver de nouveaux matériaux, difficile d’imaginer un monde sans béton d’ici 2050. Or, le béton à lui seul représente un peu moins de 10 % des émissions mondiales. Ensuite pour l’agriculture : chaque hectare urbanisé, c’est un hectare en moins pour produire des aliments localement. Mais il y a plus subtil et pervers : l’artificialisation crée de la dépendance. Une zone commerciale périphérique appelle des routes. Un lotissement appelle des écoles, des réseaux, des transports. On bétonne un peu… et cela justifie de bétonner davantage.
Enfin, les sols vivants jouent un rôle clé dans la régulation du cycle de l’eau. Un sol qui infiltre amortit les crues. Un sol bétonné les aggrave. Dans un monde plus chaud, plus extrême, laisser les sols respirer devient une forme de résilience.
Le ZAN : une rupture inévitable ?
L’objectif de « zéro artificialisation nette » d’ici 2050 semble ambitieux et même sans doute inatteignable (surtout avec les reculs actuels). Cependant, il ne s’agit pas d’arrêter de construire, mais de ne plus artificialiser de sol “neuf” sans en renaturer un équivalent. Dit autrement : le sol devient une ressource finie. Il faut l’économiser, comme on le fait, ou on devrait le faire, avec l’eau ou l’énergie.
Mais cette logique de “compensation” atteint vite ses limites. Les friches à renaturer ne sont ni partout, ni infinies. Et tous les sols ne sont pas équivalents : renaturer une ancienne gare ne compensera jamais la perte d’un sol agricole fertile. Et puis renaturer un espace prend du temps pour compenser la destruction associée. Enfin rien ne garantit que cette renaturation tiendra le coup à long terme. Derrière le ZAN, se pose donc une question radicale : peut-on encore continuer à construire comme avant ?
Construire moins, construire autrement
Une première réponse tient en deux mots : sobriété foncière. Avant même de parler de technologie ou d’écoconstruction, il s’agit de moins construire. Car chaque bâtiment, aussi vert soit-il, a un coût écologique s’il remplace un sol vivant. Cela implique plusieurs mutations :
- Réhabiliter plutôt que démolir
- Réutiliser les bâtiments vacants (en France on estimait ce nombre à 3,1 millions)
- Optimiser l’usage des bâtiments existants
- Favoriser l’habitat partagé, les bâtiments évolutifs, les équipements mutualisés
- Lilmiter voire interdire la création de nouvelles zones commerciales gigantesques
- Interdire tout projet artificialisant qui ne soit d’intérêt primordiale (à définir)
Le ZAN, c’est surtout sortir du modèle pavillonnaire extensif. Pas en l’interdisant brutalement, mais en désincitant fiscalement l’étalement. Des HLM plutôt que des pavillons. Je sais, ça ne fait pas rêver tout le monde. Petite précision, cela fait 15 ans que je vis … dans un petit pavillon, dans un petit village à la périphérie d’une petite ville perdue en zone rurale. Je sais, tout faux apparemment. Cela dit, que faire ? Vendre et déménager ? Pas les moyens. Peu de logements disponibles ou alors avec de gros travaux, ou à des prix inaccessibles.
Côté matériaux, là encore, sobriété : moins de ciment, moins d’acier, plus de filières locales (bois, terre crue, chanvre…). Mais ces alternatives nécessitent du savoir-faire, du temps… et des compromis. On ne construira pas aussi vite, ni aussi grand.
Un choix de société
Derrière la technique, le politique. Car ralentir l’artificialisation, c’est aussi changer les représentations : ne plus considérer la construction comme un signe automatique de progrès. C’est aussi interroger les inégalités : qui peut habiter dans le centre réhabilité ? Qui reste relégué en périphérie ? Le foncier ne doit plus être signe de richesse, représentatif du statut social. Et pourtant, c’est comme ça depuis plus de 2000 ans alors bon courage pour changer cela. Surtout qu’il nous reste quelques décennies pour y parvenir. C’est mort.
La sobriété foncière, si elle est imposée sans accompagnement, peut accentuer les fractures. Elle doit donc s’accompagner d’une politique foncière juste : encadrement des prix, régulation des usages, maîtrise publique du foncier. À rebours de la logique spéculative qui domine depuis des décennies. Autant dire, que ce n’est pas une transition que nous devons réaliser. C’est une révolution et on peut comprendre que les politiques freinent autant qu’ils peuvent. Même si, rappelons-le, on les a élus pour cela !
Encore une fois, c’est un nouveau sens qu’il faut donner au monde, à nos existences, à nos modes de consommation, au travail … Et tout cela en 2 ou 3 décennies. C’est impossible, c’est certain. Je mourrai peut-être dans mon pavillon ou dans un autre logement en Bretagne un jour (qui sait ?). Mais rien n’empêche de réfléchir à l’après. A mon décès, ce logement doit-il être maintenu ou détruit pour compenser la construction d’un ensemble collectif ailleurs dans la commune ?
Dans ma région, on se plaint que les écoles ferment. C’est sûr : j’ai 53 ans et je n’ai plus d’enfants chez moi. Si on construisait des logements collectifs à la place des maisons individuelles qui se « libèrent », on ramènerait de la jeunesse qui remplirait les écoles. Cela obligerait à la création de services dans la commune etc …
On le voit, c’est possible. Mais par où commencer ? Modifier toutes les règlementations liées à l’urbanisme et monuments historiques, adapter les réseaux de transport, modifier les réseaux d’eau, d’alimentation électrique, de gestion des déchets etc … Un projet monstre qui n’est pas prêt d’être mis en place avec les politiques actuels qui souhaitent une seule chose : le statu-quo, voire le retour vers un passé révolu et fantasmé.
Un exemple concret
Revenons sur mon cas particulier qui est celui d’un peu plus de 60% de mes concitoyens. Alors qu’en Europe, c’est à peine un sur deux, il y a bien un problème français. J’ai donc 53 ans, je vis avec une personne et à nous deux, nous avons eu 4 enfants, maintenant grands. Acheté il y a un peu moins de 15 ans, la maison mesure 100 mètres carrés au sol et a permi de faire vivre pendant près de 10 ans 6 personnes à temps quasi plein. Depuis 3 ans, nous ne sommes donc plus que deux. J’entretiens un jardin arboré avec un petit potager, et pas mal de fleurs. C’est important.
Je pars du principe qu’on attendra notre décès pour changer la construction car il parait difficile d’imaginer que l’Etat rachète toutes les maisons, encore moins les mairies. Et pas certain qu’un entrepreneur soit convaincu de la rentabilité du projet. Une loi est donc votée pour obliger à la revente et à détruite le pavillon pour reconstruire à la place un bâtiment collectif vertical.
Effectivement, en lieu et place, pour éviter une artificialisation des sols supplémentaire, on pourrait construire un ensemble immobilier de 3 ou 4 étages. Autrement dit, on peut potentiellement avoir un gain de deux ou trois espaces de vie pour la même empreinte au sol.
- Premier problème : à la place de la partie arborée et « cultivée », il faudra tout de même prévoir un parking pour les occupants car le coût d’un parking enterré sous l’immeuble est rédhibitoire. Et même si le coût n’était pas le frein, le risque de se retrouver avec un parking enterré livré au risque d’inondation. Le gain de surface au sol potentiel possible avec la seule partie habitation se réduit déjà.
- Deuxième problème : ma maison a vue sur une église classée datant du Moyen-Age. Pour construire l’immeuble, c’est donc l’accord de l’ABF (Bâtiments de France) qu’il faut solliciter et donc modifier car dans l’état actuel des choses, impossible d’accorder le permis de construire pour des immeubles (je ne serai pas le seul à décéder) à proximité du monument.
- Troisième problème : mon terrain intéresse un promoteur et avec la « nouvelle et supposée » loi, on l’y incite financièrement. Ok, c’est un gain du point de vue artificialisation. Si par contre aucun promoteur ne trouve le projet intéressant, on perd de la surface de logement et/ou le logement reste en place. Il ne peut plus être occupé (sinon on est reparti pour 10 ou 20 ans). Qui le détruit ? Qui paie sa destruction ? On le voit, l’obligation par le ZAN risque dans ce cas d’être contre productif.
- Quatrième problème : le projet d’immeuble collectif suit son cours. Pour autant, il aura fallu détruire et envoyer au rebut des tas de déchets. On va aussi devoir mobiliser d’énormes quantité de béton, métaux et autres ressources pour le nouveau bâtiment. Le gain d’un point de vue émissions/pollutions prendra plusieurs décennies avant d’être compensé.
- Cinquième problème : l’acceptation du projet. Comment faire cohabiter des populations encore en pavillon avec jardin et des ensembles élevés sans partie verte privative ? Quand on voit qu’une branche qui dépasse chez le voisin déclenche des guerres, j’imagine les difficultés à faire cohabiter toutes ces architectures différentes (bruit, nuisances, vis-à-vis …).
- Sixième problème : si la réglementation contraint, après quelques années, on se retrouve avec un désert et une perte de logements (accompagnées d’une détérioration du paysage sans gain réelle sur la non artificialisation des sols, soit on a une cité avec plein de petits immeubles, des parkings … et tous les problèmes de la cité avec.
- Septième problème : si on continue dans cette dernière logique, si plus de personnes habitent au même « endroits », il serait ridicule de toutes les faire se déplacer en voiture pour aller faire les courses, travailler, de construire de nouvelles routes etc … Dans ce cas, il faudra prévoir quelques magasins qui, eux aussi, nécessiteront une place au sol. Etc, etc …
Bref, la liste des inconvénients, voire des empêchements est encore longue. On le voit, le projet ZAN est utile à la réflexion, doit participer à une prise de conscience, peut guider les projets de construction dans un sens plus responsable … Mais sans changement complet de système, sans redonner un nouveau sens au monde, rien ne sera réellement possible. A moins, comme le disait mon grand-père, d’attendre une bonne guerre pour tout reconstruire. Est-ce souhaitable ? Non, surtout que je ne suis pas certains que les intérêts particuliers ne pousseraient pas à refaire quand même les erreurs du passé. Alors oui, pas d’optimisme concernant le ZAN mais pour autant, c’est bien dans ce sens qu’il faut aller.
Loin d’un retour en arrière, réduire l’artificialisation, c’est donc ouvrir une nouvelle manière d’habiter. Moins de routes, plus de nature. Moins de lotissements, plus de proximité. C’est aussi moins de gaspillage de foncier, plus de résilience. Il ne s’agit pas d’arrêter de construire, mais de construire mieux, plus lentement, plus collectivement. De mettre le sol au centre de nos choix, non comme une simple surface à aménager, mais comme un écosystème vivant à respecter. Les contraintes physiques sont pourtant là. « Reste » à redonner un nouveau sens au monde futur et transformer toutes les bonnes volontés en en projet politique. Ce n’est pas gagné, je sais.