Sommaire
Est-il crédible d’envisager de vivre dans une Europe sans pesticide ou est-ce un mirage qu’on affiche souvent pour rassurer ou parfois pour menacer.
Nous exigeons des aliments sains. Nous voulons des paysages vivants. Pourtant, le monde répand encore 4 millions de tonnes de pesticides chaque année. Ce volume augmente. Mais des solutions existent. Elles changent la façon de protéger les cultures. Elles s’appuient sur la science, l’ingénierie et l’organisation collective. L’INRAE a fait des propositions qu’on retrouve dans ce document et sur lequel nous nous appuyons.
L’INRAE a publié ce rapport en 2023 et s’intitule « Prospective : Agriculture européenne sans pesticides chimiques en 2050« .
De quoi parle-t-on exactement ?
Un pesticide chimique inclut des molécules de synthèse, des extraits naturels, mais aussi des minéraux comme le cuivre ou le soufre. Les organismes vivants de biocontrôle n’entrent pas dans cette catégorie. Donc, viser « zéro pesticide » impose un changement de système. On passe du curatif individuel au préventif collectif. On orchestre des leviers complémentaires.
La filière mondiale des pesticides pèse un peu moins de 100 milliards de dollars, soit +80 % depuis 1990. La dépendance reste donc aussi économique.
On peut distinguer au moins 6 piliers qui se combinent : biocontrôle, lutte physique, gestion temporelle des cultures, diversité intraparcellaire, gestion des paysages, sélection variétale. Avec l’épidémiosurveillance qui pilote l’ensemble. Elle permet d’orienter les décisions avant l’attaque.
La preuve par le terrain
Dans certaines villes, on a construit des espaces verts sans pesticides depuis quelques décennies. Ces villes laissent pousser la flore locale, renaturent, subventionnent des retenues d’eau, des murets et des nichoirs. La biodiversité revient. L’eau gagne en qualité. Les coûts d’entretien chutent, car on replante moins souvent. Dans les champs, la robotique progresse. On utilise des outils guidés par des caméras qui distinguent la culture de l’adventice. On coupe au plus près et on remplace l’herbicide. Bien entendu, il y a un coût. Mais l’usage réfléchi des technologies permet de réduire ces coûts et de rendre le travail moins pénible.
Autre levier décisif : les pièges à phéromones et la confusion sexuelle. On suit les populations. On traite seulement si le seuil est franchi. Dans 90 % à 100 % des cas, l’insecticide devient inutile.
Trois chemins européens vers 2050
L’INRAE a bâti trois scénarios « zéro pesticide chimique » à l’horizon 2050. La méthode croise scénarios, modélisation et backcasting (méthode de planification qui commence par la définition d’un avenir souhaitable). Elle mobilise plus d’une centaine d’experts et des ateliers territoriaux. Objectif : des trajectoires concrètes, testées dans quatre régions.
- S1 – Marché global et immunité des plantes : normes privées, robotique, IA, agriculture de précision. Stratégie centrée sur chaque plante et le biocontrôle.
- S2 – Microbiomes sains et régimes sains : centres d’excellence sur les microbiomes. Diversification forte. Formation des agriculteurs. Circuits courts et politiques alimentaires.
- S3 – Paysages emboîtés, One Health : mosaïques de cultures et d’habitats. Services écosystémiques rémunérés. Gouvernance locale des filières.
Ces voies réduisent aussi les émissions liées aux changements d’usage des terres : –9, –17 et –43 Mt CO₂e/an respectivement. Elles améliorent probablement la biodiversité, grâce à l’arrêt des pesticides et à la diversification.
Les possibilités, très concrètes
Les solutions sont multiples et existent déjà même si les freins sont encore nombreux :
- Diversifier, partout : rotations longues, associations céréales-légumineuses, couverts permanents, agroforesterie. On limite engrais et maladies. On stabilise les rendements.
- Outiller finement : capteurs, drones, robots, OAD (outils d’aides à la décision « agricole« )
. Repérage plante par plante, décisions au bon moment, moins d’intrants, moins de pertes. - Soigner le vivant : microbiomes pilotés. (expression des conditions écologiques des milieux), variétés adaptées, régulations biologiques du sol à la parcelle puis au paysage.
- Impliquer les territoires : contrats de territoire, paiement des services écosystémiques, nouvelles chaînes de valeur locales.
C’est complexe, c’est certain. Mais c’est vertueux et à la fin, tout le monde est gagnant. Bien entendu, ces pratiques doivent être généralisées dans l’UE entière sous peine de déséquilibrer, voire détruire des filières complètes.
Les contraintes, à regarder en face
Si les solutions existent, les contraintes sont nombreuses et non négligeables :
- Risque de transition : investissements, temps de travail, incertitudes biologiques. Il faut partager les risques par contrats et garanties.
- Coordination obligatoire : la confusion sexuelle exige des surfaces coordonnées. Les infrastructures agroécologiques se gèrent au niveau paysage. Sans coopération, l’efficacité chute.
- Compétences et données : gestion des microbiomes et de l’immunité. Besoin d’outils, de bases de données et de formation.
- Politiques publiques alignées : PAC réorientée, clauses miroirs aux frontières. Standards et labels crédibles. Sinon, distorsions.
On imagine bien qu’un agriculteur, seul, ne peut y arriver. Il doit être soutenu par les scientifiques mais aussi par les collectivités, les états, l’UE qui doivent subventionner ces volontés plutôt que de continuer à financer le système actuel.
Enjeux et conséquences systémiques
Dans tous les cas, dans tous les scénarios, les bienfaits sont mesurables :
- Climat : les trois scénarios améliorent le bilan GES à des degrés divers. Ils stockent plus de carbone via les changements d’usage des terres.
- Alimentation : des régimes plus végétaux aident la souveraineté. Sans évolution des régimes, il faut des rendements plus élevés ou plus de terres.
- Filières : les cas toscan avec les exportations de blé dur ou encore la production viticole de Bergerac-Duras montrent des voies crédibles. Elles combinent gouvernance, innovation et marchés.
Des réussites que le rapport met en avant, montrant que c’est possible.
Feuille de route pratique
Le rapport de l’INRAE rappelle que « les stratégies européennes « De la ferme à la table » et « Biodiversité » ont fixé un objectif ambitieux : réduire de 50 %, d’ici à 2030, l’utilisation et les risques des pesticides chimiques. » Ils proposent un échéancier possible :
- Dès maintenant : épidémiosurveillance ouverte, bineuses et robots partagés. Formations microbiomes, contrats de filière avec clauses de risque.
- D’ici 2030 : OAD intégrés, internet rural garanti, rotations allongées, éducation alimentaire, politiques de marché favorables aux légumes.
- D’ici 2050 : standards « sans pesticides chimiques », paiements pour services écosystémiques, chaînes régionales robustes. Avec « One Health » comme cap.
Sortir des pesticides reste donc possible. Cela demande plus de connaissances, plus de diversité et plus de coopération. Les robots coupent l’herbe où il faut. L’utilisation de phéromones réduit les traitements. Les microbiomes renforcent les plantes et es paysages régulent les ravageurs. Et surtout, on recommence à rémunérer les services rendus par la nature et à manger mieux. Ainsi, l’agriculture devient intensive en savoirs, pas en intrants. Elle protège les sols, l’eau, la santé et plus généralement le vivant.